CONAKRY, 15 nov (IPS) – Avec un adversaire peu inconnu pour l'élection présidentielle programmée le 21 décembre prochain, le général Lansana Conté est bien placé pour obtenir sans difficulté un troisième mandat à la tête de l'Etat guinéen.
Le 11 novembre, la Cour suprême a arrêté la liste définitive des candidats à la présidentielle avec une surprise de taille : Conté, président de la République de Guinée depuis 19 ans, aura pour adversaire Mamadou Bhoye Barry, un député quasi-inconnu de la scène politique guinéenne, qui dirige un petit parti de l'opposition dite modérée, l'Union pour le progrès national (UPN).
L'UPN est membre de l'alliance des Partis alliés à l'Assemblée nationale (PAA) constituée par une demi-douzaine de partis politiques, eux-mêmes alliés au groupe parlementaire du Parti de l'unité et du progrès (PUP), au pouvoir dans ce pays d'Afrique de l'ouest.
Le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) d'Alpha Condé, l'Union pour le progrès et le renouveau (UPR) de Siradiou Diallo, ainsi que l'Union des forces républicaines (UFR) de l'ancien Premier ministre Sidya Touré – tous principaux partis d'opposition en Guinée – ont refusé de présenter un candidat pour la présidentielle de cette année.
"L'opposition tient ainsi à protester contre le manque de transparence dans l'organisation du scrutin et le déficit de confiance entre l'opposition et le ministère de l'Administration du Territoire en charge des élections", a dit Touré à IPS.
Comme préalable à sa participation au dialogue national, l'opposition avait réclamé, entre autres, une commission électorale nationale indépendante, l'accès équitable aux médias d'Etat, la liberté de circuler et de manifester pour tous les dirigeants politiques et une amnistie pour les leaders condamnés par les tribunaux guinéens.
En réponse, le régime guinéen n'a accepté qu'une seule revendication, en faisant voter une loi d'amnistie, dimanche dernier, pour tous les leaders politiques, 24 heures avant la date limite du dépôt des candidatures pour la présidentielle.
Pour l'ancien candidat à la présidentielle, Mamadou Bâ, leader de l'Union des forces démocratiques de Guinée, le jeu du pouvoir guinéen a été découvert. "Tout est clair à présent. Ce pouvoir ne veut pas de la démocratie. Il (Conté) a eu ce qu'il voulait en acceptant la candidature de quelqu'un de la mouvance présidentielle. C'est bien ainsi", lance Bâ, avec humour.
Depuis décembre 2002, le président Conté est diminué par le diabète et vit actuellement sous étroite surveillance médicale. "Je suis malade et tout le monde le sait. Depuis des années, je boite du pied gauche", avait-il déclaré.
Malgré tout, la Cour suprême a révélé qu'un certificat médical, attestant de la bonne santé du candidat Conté, a été délivré le 4 novembre par un collège de médecins du Centre hospitalier et universitaire Ignace Deen de Conakry, la capitale guinéenne.
Cette situation a révolté l'opposant Jean-Marie Doré. "Le président Conté a lui-même déclaré publiquement qu'il était malade et qu'il n'est pas en mesure de battre campagne. Comment dans ces conditions a-t-il réussi à se faire délivrer un certificat médical en bonne et due forme? C'est une prostitution de l'honneur de l'ordre des médecins", a indiqué Doré à la presse internationale.
Suite à cette déclaration, Doré a été interpellé le 13 novembre et était, selon le président de l'Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, sur le point d'être poursuivi pour "outrage au chef de l'Etat". Député, Doré risquait de perdre son immunité parlementaire et d'écoper d'une peine d'un à cinq ans de prison ferme. Mais il a été libéré le lendemain.
Pour sa part, Sékou Konaté, secrétaire général du PUP, au pouvoir, a indiqué, à IPS, que "le président a dit qu'il boite du pied. Cela ne signifie pas qu'il n'est pas en mesure de gouverner ce pays. Nous avons vu des chefs d'Etat de grande démocratie malades, mais qui sont restés pour servir leur pays".
Mais, selon Aïssatou Bah, infirmière, "dès lors que les principaux leaders de l'opposition ont refusé de prendre part à l'élection présidentielle, le scrutin est sans enjeu. Jusqu'à ce jour, je n'ai pas reçu ma carte électorale et on veut organiser le vote dans ces conditions. Je pense qu'il vaut mieux repousser la date des élections pour respecter tous les critères de transparence".
"L'opposition n'avait d'autre choix que de refuser d'aller au vote pour mettre à nu les pratiques du régime qui sont aux antipodes de la démocratie. Le président est malade, alors il n'a qu'à se retirer et céder la place aux autres", martèle Aminata Kaba, une militante de l'opposition.
"Je ne pense pas que le boycott soit une solution. Parce que pour changer ce pays, il faut aller aux élections. Pensez-vous que le Sénégalais Abdoulaye Wade ou le Ghanéen John Kufuor seraient au pouvoir s'ils avaient choisi la même voie que nos leaders de l'opposition?", interroge Gopa Koivogui, étudiant en informatique.
Selon Barry, l'adversaire de Conté pour la présidentielle, qui s'adressait à la presse, "Tous ceux qui vont dans le sens du boycott ont fait un mauvais choix. Un parti politique a pour vocation d'aller aux élections".
Pour lui, "L'opposition dite radicale veut amener les enfants des autres à se faire tuer dans la rue. La loi est claire et balise le chemin qui mène au pouvoir".
"La candidature de Barry n'a pas de sens. Moi-même, en temps que leader de l'opposition, je ne suis pas en mesure de le désigner du doigt pour dire que c'est tel ou tel", ironise Sidya Touré de l'UFR.
Cette opinion ne semble pas gêner outre mesure l'insolite challenger de Conté. "Je suis prêt à encaisser tous les coups, mais je sais que mes chances de battre le président Conté sont réelles", affirme Barry.

