DROITS-LIBERIA: Des images de déplacés 'trop pénibles pour être ignorées'

MONROVIA, 3 avr (IPS) – Les images des personnes déplacées au centre du Liberia et dans des banlieues ouest de la capitale, Monrovia, sont "trop pénibles pour être ignorées", a indiqué un travailleur humanitaire à IPS cette semaine.

"La condition des déplacés est désespérée et déplorable au-delà de toute imagination", affirme le révérend Kortu Brown, chef de la 'Concerned Christian Community' (CCC), qui fournit des repas aux milliers de rescapés de guerre.

Kortu dit que le sort des déplacés, notamment ceux qui ont fui les derniers combats, "empire effroyablement" et que leur condition s'est "détériorée considérablement à cause du manque de financements des bailleurs".

Les déplacés, dit-il, ne reçoivent pas d'aide humanitaire parce que la "situation sécuritaire ne permet pas de la leur fournir".

Il est difficile de se procurer les chiffres exacts des derniers déplacés parce que les travailleurs humanitaires n'ont pas été autorisés à avoir accès à eux. Mais des estimations au bas mot montrent que plus de 200.000 personnes ont été déplacées par la recrudescence des combats durant les trois dernières années.

Environ 60 pour cent des déplacés sont des femmes et des enfants, selon les estimations disponibles. Un responsable de l'Initiative des femmes libériennes, un organisme local de surveillance des droits des femmes, indique que son bureau étudie actuellement des cas de "femmes battues et défavorisées" dans le pays.

Des dizaines de milliers de déplacés sont partis de quatre camps, à 15 kilomètres à l'ouest de Monrovia, la semaine dernière après que des rebelles les eurent frappés. Plusieurs ont fui vers des camps relativement plus sûrs, abritant des dizaines de milliers de personnes, venant pour la plupart de la Sierra Leone voisine, tandis que plusieurs autres – dont des femmes avec des enfants attachés au dos – ont été enlevés par les rebelles, ont indiqué des témoins à IPS.

Des barrages routiers, montés le long de la route nationale par des forces gouvernementales pour repousser les rebelles, ont empêché des agences d'aide d'avoir accès aux déplacés, a affirmé le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF). "Par conséquent, plusieurs personnes déplacées à l'intérieur sont allées dans d'autres camps, tandis que d'autres flots de gens ont été aperçus, en route vers Monrovia", a dit le directeur à l'information de l'UNICEF au Liberia, Durudee Sirichanye.

Dans les camps, des appels passionnés à la fourniture de vivres et de médicaments se font entendre parmi des dizaines de milliers de personnes – chassées de leurs maisons par de violents combats entre le gouvernement et les rebelles de 'Liberia uni pour la démocratie et la réconciliation' (LURD) aux portes du centre du Liberia et des banlieues ouest de Monrovia. Les rebelles mènent une campagne, depuis trois ans, contre le président Charles Taylor, lui-même un ancien seigneur de guerre.

D'autres camps au centre du Liberia ont été également envahis par plus de 30.000 déplacés pris de panique, au nombre desquels des réfugiés de la Côte d'ivoire voisine. "Les abris sont peu nombreux, et la nourriture et les médicaments manquent", a déclaré Jusu Konneh, qui travaille pour le Service luthérien mondial (LWS), à IPS récemment.

Les déplacés vivent le cauchemar d'être séparés et coupés de leurs familles et souffrent de la privation causée par la guerre.

Des centaines de personnes s'abritent actuellement dans des bâtiments d'école. D'autres passent la nuit en plein air. Là encore, surgit le problème de nourriture.

"Nous avons à peine les moyens d'acheter un repas journalier", affirme Jeneba Jackson, dont les enfants sont morts au moment où la famille fuyait la guerre dans la ville de Tubmanburg, dans l'ouest du Liberia. Elle "ne sait pas où se trouve son mari". D'intenses pilonnages d'artillerie et des bombardements les ont emmenés à prendre leur jambe à s'enfuir dans différentes directions.

Jackson dit que ses cinq enfants restants, tous aussi malades et sans ressources, n'ont pas de moyens d'existence. Ils survivent grâce à petits emplois qui leur sont offerts par d'autres. "S'ils ont la chance de trouver de l'argent, nous préparons nos repas tard la nuit". Les restes, s'il y en a, sont soigneusement rangés pour le repas du lendemain matin. "Puis, le lendemain matin, nous nous réveillons encore et sortons chercher des moyens de joindre les deux bouts".

Le cas de Jackson n'est pas unique. Des dizaines de milliers de réfugiés, comme elle, partagent le même sort. La faim, la malnutrition et le désespoir sont courants parmi eux et la malpropreté vestimentaire, les puces, la gale, les vers, et autres maladies infectieuses ont affligé plusieurs d'entre eux.

Les maris de certaines des femmes ont appris à faire du charbon, que leurs enfants les aident à vendre. Certaines des femmes vendent de la nourriture; d'autres ramassent du bois de feu à vendre, tandis que d'autres encore s'adonnent à des travaux agricoles. Mais le manque de semences entrave leurs efforts.

Autour de la table de ludo (un jeu de passe-temps favori) et d'autres endroits de jeux dans les camps, la plupart des joueurs sont des hommes.

"Nous n'avons rien à faire de notre temps. Nous avons fui nos maisons avec très peu ou pas du tout de biens, et devons encore recevoir toute aide d'ailleurs", indiqué un enseignant, Boakai Sama.

La pénurie alimentaire préoccupe sérieusement les habitants des camps. Selon James Passewe, une personne âgée, la ration mensuelle de deux coupes de farine de blé boulgour par personne est inadéquate. On dit qu'ils reçoivent 1.400 sacs de blé boulgour pour toute une population de 16.000 habitants au centre de déplacés de Blama Cee. Tous les efforts pour accroître leur ration, souligne-t-il, ont échoué. "Nous distribuons ce que nous avons", dit-il.

Pour Kortu, la fourniture inadéquate d'articles humanitaires peut s'expliquer par la "fatigue des donateurs". Les donateurs, selon lui, ne sont pas disposés à fournir un financement adéquat pour les opérations humanitaires au Liberia.

La situation de l'eau, selon Kiadii, est également mauvaise. Les rivières environnantes se sont asséchées, laissant quelques pompes manuelles qui tombent parfois en panne. L'eau provenant de la rivière n'est pas bonne parce qu'on y voit quelquefois des cadavres flotter, ce qui crée de sérieux risques sanitaires pour les habitants du camp.

Au moins trois enfants meurent chaque jour de dysenterie et d'autres problèmes de santé dans certains des camps, affirment des membres du personnel médical.

Le président de l'association sierra-léonaise des réfugiés, Mohamed Sheriff, raconte leurs difficultés, qu'il attribue à la fourniture inadéquate des rations.

Selon lui, 9.096 réfugiés sierra-léonais et leurs homologues libériens sont confrontés à de graves crises alimentaires. Il prévient qu'ils risquent de mourir de faim si le problème n'était pas réglé immédiatement. "Nous souffrons trop. Nous ne savons pas ce que nous avons fait pour souffrir ainsi", dit-il sur un ton ému.

Tous les déplacés – les vieux et les personnes très âgées rassemblés dans un labyrinthe de huttes – sont décidés à ne pas retourner chez eux jusqu'à ce que les groupes de jeunes en possession d'armes, qui ont occupé leurs villes et leurs villages, désarment.

James Moore, un déplacé, venu de la ville de Mecca, dans l'ouest du Liberia, maintient sa position par rapport au retour chez lui. "Quoique nous nourrissions fortement l'espoir de retourner chez nous, nous ne pouvons pas le faire à cause de l'insécurité qui prévaut et de l'effusion de sang dans nos régions natales, par des milices opposées", affirme-t-il.

Boakai Zinnah, âgé de 52 ans, par exemple, n'a pas vu six de ses enfants qui ont disparu au cours de la guerre dans sa ville natale.

Zinnah, un fermier, dans le district de Mecca, dit qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter leur repas quotidien maintenant. "Je produisais assez de vivres pour augmenter les revenus de ma famille", raconte-t-il. Mais maintenant, ils vivent des aliments distribués au premier groupe de réfugiés arrivés plus tôt dans les camps.

Kortu demande qu'on accorde de l'aide alimentaire pour les déplacés et qu'on mette fin à "la guerre civile brutale" au Liberia.

Pendant plus d'une décennie, le Libéria n'a pas connu la paix de la part de "ceux qui imposent leur volonté aux populations à travers le canon du fusil, leur concept de la gouvernance politique".