ABIDJAN, 17 mars (IPS) – "Notre pays est bord du chaos, notre nation est déchirée et meurtrie par de graves atrocités… notre économie est à l'agonie", a déclaré le Premier ministre du gouvernement de réconciliation de Côte d'Ivoire, Seydou Diarra.
Diarra a fait cette déclaration lors de la première réunion du Conseil des ministres de ce nouveau gouvernement à Yamoussoukro, la capitale politique ivoirienne, le 13 mars, appelant les Ivoiriens à la tolérance, à la paix et à la réconciliation pour sauver leur pays. La déclaration du Premier ministre confirme celle de Jean-Louis Billon, président de la Chambre de commerce et d'industrie de Côte d'Ivoire, qui disait une semaine plus tôt à Abidjan : "La Côte d'Ivoire est au bord du gouffre économique". Devant les journalistes réunis dans le cadre d'un déjeuner du groupe d'industries dont il est le président-directeur général, Billon avait déclaré le 6 mars que "si dans les deux mois à venir, la guerre continue et qu'on n'ouvre pas les frontières nord du pays, le pays va rentrer dans la phase de catastrophe économique. Les impôts ne seront plus payés correctement". Selon Billon, "depuis le déclenchement de la guerre dans la nuit du 18 au 19 septembre, toutes les activités économiques fonctionnent en dessous des valeurs minimales acceptables". La Chambre de commerce et d'industrie (CCICI), qui émettait au moins 250 carnets dans le cadre du Transport inter Etats (TRIE), n'en émet plus qu'une vingtaine aujourd'hui. Ces carnets sont des documents statistiques qui permettent à la CCICI de suivre les marchandises sous douane qui sortent du pays.
Dans un répertoire établi secteur par secteur en janvier, la Fédération nationale des industries et services de Côte d'Ivoire tirait déjà sur la sonnette d'alarme. Selon cette organisation des professionnels de l'industrie, "beaucoup de sociétés sont contraintes de se séparer de la moitié de leurs travailleurs afin de supporter les effets de la guerre". Nazaire Gounongbé, secrétaire général de Sifca, une société spécialisée dans l'agro-industrie, évoque avec amertume les conséquences de la guerre sur son entreprise. Elle a subi, selon lui, le plus de préjudice, notamment sa composante Sucrivoire qui travaille dans la production du sucre. Sucrivoire, dont l'un des complexes sucriers se trouve en zone rebelle (Borotou, dans le nord-est) et l'autre à la lisière entre rebelles et forces loyalistes à Zuénoula (centre-ouest), a subi des pertes évaluées à plus de 3 milliards de francs CFA (environ 5 millions de dollars US), selon Gounongbé. "A ce jour", révèle Gounongbé, "44.000 tonnes sur un objectif de 67.000 tonnes de sucre ont été produites. Mais cette production reste bloquée sur place à Borotou. Ces pertes seront plus importantes si la campagne n'est pas terminée avant la saison des pluies prévue en avril". Le tourisme n'est pas mieux loti dans ce tableau sombre de l'économie ivoirienne. San Pedro (sud-ouet), deuxième port du pays et une région dont le potentiel touristique est riche, est plongée dans un marasme inexplicable, selon des économistes. "Hôtel fermé. Pas de visite". C'est cette pancarte qui accueille, depuis plusieurs semaines, les visiteurs de la Baie des Sirènes de Grand Béréby, dans la région. Deux vigiles postés à l'entrée principale du complexe sont chargés de l'application de cette consigne. Le chef de ce poste déclare l'air grave : "Tout est morose maintenant. La vie devient de plus en plus difficile à supporter". Et son collègue de service d'ajouter : "Nous sommes restés un par service. Les autres ont été mis en chômage technique". A San Pedro ville, la situation est identique. A défaut d'être fermés, les hôtels de renommée tournent à vide. Même son de cloche à Dagbégo, dans la sous-préfecture de Sassandra. Un couple de Français, Béatrice Grandcolas et Olivier Vangasse, qui y tiennent un village de vacances, sont amers.
Installés dans cette région depuis une dizaine d'années, ils ont monté ce village de vacances dénommé 'Best of Africa'. Leur bilan financier des cinq derniers mois est plus que catastrophique.
"Le taux de remplissage avoisine zéro. C'est-à-dire qu'aucun passage (client passant la journée, déjeunant ou au minimum consommant quelques boissons) n'a été enregistré", déplore Grandcolas. "Pourtant", renchérit Vangasse, "après trois années successives de baisse du chiffre d'affaires, la confiance envers la destination Côte d'Ivoire commençait seulement à se rétablir vers le milieu de l'année 2002". Au cours de l'année 2002, Best of Africa a continué à améliorer son outil de production par un remplacement ou un renforcement d'équipements (piscine et jeux extérieurs, climatiseurs, nouveau groupe électrogène, équipements de cuisine et froid, plomberie, électricité), peu avant l'éclatement de la rébellion, le 19 septembre. "En octobre, nous avons interrompu ces travaux, annulé la commande d'un véhicule neuf et continué à assurer la maintenance de l'existant", affirme Grandcolas. Le port d'Abidjan connaît également de sérieux problèmes après la fermeture des frontières nord du pays, vers le Mali et le Burkina Faso. Les transactions en direction de ces pays, déjà en chute libre depuis 2000, sont tombées à zéro. Comme beaucoup d'autres villes de Côte d'Ivoire, Dimbokro (centre) subit les effets pervers de la guerre. L'unique société de traitement de textile (UTEXCI) vient de fermer ses portes, mettant au chômage 800 employés.
L'usine est privée de la matière première – le coton – produit dans le nord sous contrôle rebelle. Selon le directeur d'exploitation, François Chavann, "compte tenu du non-arrivage du coton, l'usine est fermée". La Société d'exploitation du réseau de chemin de fer (SITARAIL), qui relie la Côte d'Ivoire au Burkina Faso au nord, a cessé toutes ses activités au lendemain du déclenchement de la guerre, avec la fermeture de la frontière. Peuplée d'environ 16 millions d'habitants, la Côte d'Ivoire, dont l'économie était dynamique et prospère en Afrique de l'ouest, est paralysée par une rébellion armée qui dure depuis six mois.

