COMMERCE-AFRIQUE: Des femmes des Grands Lacs se lancent à l'assaut des paysasiatiques

DUBAI, 17 mars (IPS) – Des femmes congolaises, rwandaises, burundaises et ougandaises sont décidées à se lancer dans l'aventure du grand commerce vers les marchés des pays asiatiques, notamment à Dubaï, aux Emirats arabes unis.

Agées de 35 à 45 ans, ces femmes font la route de Dubaï deux ou trois fois par mois pour alimenter les petits magasins qu'elles ont créés dans leurs pays respectifs. Des voyages qu'elles effectuent souvent contre la volonté de leurs maris, selon leurs explications à IPS. Au 'Transit Lounge' de l'aéroport Jomo Kenyatta de Nairobi, au Kenya, elles sont une cinquantaine à attendre la correspondance pour Dubaï : "Ce sont les rigueurs de la crise économique qui nous ont poussées sur ces routes dangereuses et aventureuses pour les femmes", déclare Katungu Kasoki, une Congolaise, qui ne manifeste aucun regret dans la voix.

Quarante ans, mère de quatre enfants, cette ancienne institutrice de Butembo, dans la province du Nord-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), affirme être passée par Kampala et Entebbe, en Ouganda, "par les moyens les plus hasardeux avant de rejoindre Nairobi". "Les transports en commun n'existent quasiment pas entre Butembo et Kasindi, la frontière entre la RDC et l'Ouganda", dit Kasoki. "Vous savez, nous sommes toujours sous le régime des forces rebelles de Mbusa Nyamwisi (chef rebelle dans l'est de la RDC), avec tout ce que cela comporte sur le plan de la sécurité des affaires. De la frontière, côte ougandais, nous nous regroupons pour louer un minibus qui nous amène à Kampala". C'est dans la capitale ougandaise que le groupe de femmes congolaises négocie le visa pour Dubaï.

Le 'Transit Lounge' de l'aéroport de Nairobi fait office de centre de rencontre entre toutes ces femmes de la région des Grands Lacs, que les conditions sociales difficiles ont transformées en 'business women'. Le 13 mars, elles étaient visiblement fatiguées pour avoir passé un très long séjour dans ce restaurant, le seul qui les accepte dans l'aéroport de la capitale kényane, pour tout le temps qu'elles vont y passer avant de prendre leur correspondance pour Dubaï. Roberta Munyakazi, une Rwandaise, se trouvait dans ce restaurant depuis la veille et elle y a passé la nuit. "Ici, on est bien reçu", affirme-t-elle.

"Pour peu que vous ayez de l'argent pour consommer, un passeport en règle et un billet d'avion, vous pouvez rester tant que vous voulez. Ce séjour temporaire à Nairobi nous oblige à nous mélanger les unes avec les autres et à nous connaître. Nous avons ainsi pu tisser des relations amicales et d'affaires avec les Congolaises en dépit de l'état de guerre qui oppose nos pays". A entendre ces femmes bavarder beaucoup et partager leurs expériences ensemble, on les prendrait facilement pour des compatriotes. De Nairobi, elles prennent le même avion pour Dubaï où elles logent ensemble et font leurs achats en groupe, avant de regagner Nairobi où leurs différentes destinations les séparent. "La guerre et la politique devraient être une affaire d'hommes", déclare Pascasie Chiriwisa, ressortissante du Burundi. "Vous avez remarqué qu'entre nous, les femmes, les oiseux et interminables débats qui déchirent la région des Grands Lacs, ne sont pas notre souci premier ici à Dubaï. Nous vivons ici ensemble, mangeons ensemble, logeons en groupe pour des raisons de sécurité pour nos maigres ressources. Ce qui est important, c'est notre souci de réussir dans ce commerce à grande distance qui n'a été que du domaine des hommes". Ces dames sont en effet descendues en majorité au Royal Prince Hotel de Dubaï, dans le centre des affaires. Elles font toutes du commerce général, de l'électro-ménager à l'habillement. Seulement, la route de Dubaï comporte plusieurs dangers pour des femmes seules. D'abord par le seul fait qu'elles sont femmes, et ensuite parce que toutes leurs transactions commerciales se font en espèces. "Ce n'est pas un danger pour les femmes seulement bien qu'elles soient les plus exposées", explique Muheku Nzabi, l'un des rares hommes commerçants, qui vient de Kinshasa, la capitale de la RDC, et qui exploite régulièrement la route de Dubaï. "Avoir sur soi des fonds en liquide suscite la curiosité et la convoitise de nombreux escrocs à l'une ou l'autre étape de notre route, surtout ici a Dubaï". "Je félicite particulièrement ces dames qui ont délibérément choisi de braver toutes les contraintes liées à ce commerce avec l'Asie. Cela leur permet de connaître la vraie valeur de l'argent davantage que celles qui préfèrent attendre, au chaud, que leurs maris le leur amènent à la maison", indique-t-il. Les dragons de l'Asie n'ont donc plus de secret pour les femmes, mais à condition qu'elles aient beaucoup de courage et de volonté. Chacune des femmes du groupe actuel brasse jusqu'à 10.000 dollars US et même plus.

Pourtant, si l'on en croit Kasoki, elle n'avait commencé qu'avec 2.000 dollars, il y a trois ans.