POLITIQUE-SIERRA LEONE: Des personnalités en vue inculpées pour crimes deguerre

FREETOWN, 12 mars (IPS) – Sept personnes bien en vue, dont le ministre sierra léonais des Affaires intérieures, Sam Hinga Norman, ont été inculpées cette semaine et gardées en détention avant une comparution devant une cour spéciale soutenue par l'ONU pour des atrocités présumées commises durant la guerre civile de Sierra Léone.

"Elles sont inculpées pour divers crimes allant de meurtre, au viol, à l'extermination, aux actes de terreur, à l'asservissement, au pillage et à l'incendie, à l'enrôlement d'enfants dans les forces armées, jusqu'aux attaques contre les forces onusiennes", affirme David Crane, le procureur international de la cour, de nationalité américaine.

Parmi ceux qui sont en détention préventive, se trouvent Issa Sesay et Morris Kallon, tous deux de l'ex-Front révolutionnaire uni (RUF), un groupe rebelle qui a été accusé d'atrocités effroyables. L'ancien leader du RUF, Foday Sankoh, qui était déjà en prison, a également été transféré sous la garde de l'ONU.

Deux inculpés sont en fuite, l'ancien chef militaire Johnny Paul Koroma et le redoutable commandant du RUF, Sam Mosquito Bockarie.

En lisant à haute voix les noms des inculpés et les actes d'inculpations lundi, Crane a demandé aux populations de la Sierra Léone et de la sous-région de livrer les deux fugitifs qui "sont sous le coup d'un mandat d'arrêt".

Il a déclaré : "Les populations de la Sierra Léone se sont fait entendre aujourd'hui, elles disent plus jamais ça et aussi que la loi du fusil est révolue".

La cour spéciale, réclamée par le président sierra léonais Ahmad Tejan Kabbah, a mandat de juger "des individus qu'on croit porter la plus grande responsabilité pour les atrocités commises pendant la guerre".

Les locaux du tribunal et les lieux de détention sont en cours de construction, avec la cour qui a un mandat de trois ans et un budget de quelque 45 millions de dollars US.

Les réactions aux inculpations de la cour spéciale ont été vives et sont classées surtout selon les lignes politiques.

"Comment peuvent-ils arrêter Sam Norman?", demande, perplexe, l'ex-combattant de la milice Kamajor, Munda Kamanda. "Il a combattu les rebelles pour restaurer la démocratie. Je pense que cette inculpation va créer de nouveaux problèmes pour le pays".

Norman avait dirigé la milice pro-gouvernementale Kamajor contre le RUF durant le conflit sierra léonais.

Des ex-combattants du RUF et des civils ordinaires sont également préoccupés. "Je pensais que le gouvernement nous avait demandé de pardonner à ceux qui nous ont fait du mal et d'essayer de réconcilier la nation.

J'espère qu'ils ne provoquent pas ces meurtriers pour qu'ils viennent nous achever", a indiqué, lundi à IPS, un amputé dont le bras gauche a été coupé par les rebelles.

Le capitaine Lion, ex-combattant du RUF a déclaré : "Toute cette affaire relative à la cour spéciale me laisse beaucoup perplexe, cela n'a du tout aucun sens. Nous avons accepté de mettre fin à la guerre de façon pacifique et ici, ils sont en train d'arrêter nos chefs".

Il y a une grande hystérie dans le pays, qui sort à peine d'une guerre civile violente. Des Sierra léonais préoccupés citent la disparition du chef de junte en fuite, Koroma, qui, selon eux, pourrait être en train de préparer une violente insurrection armée.

De plus, on croit que le commandant Bockarie de l'ex-RUF serait en train d'hiberner dans le pays ouest-africain voisin du Libéria et des rumeurs font état du fait qu'il est, lui-aussi, opposé à la cour spéciale, qu'il pourrait vouloir fomenter des troubles en vue de torpiller le processus judiciaire.

Mais toutes ces rumeurs sont des craintes légitimes venant d'une population qui est traumatisée.

Cet Etat ouest-africain de Sierra Léone a connu une guerre civile brutale d'une cruauté sans limites. Des enfants parfois âgés d'à peine huit ans avaient eu leurs mains ou leurs jambes amputées par des bandes meurtrières ou des combattants armés à la quête d'un pouvoir politique et de diamants.

En janvier 2001, la guerre a pris fin et des élections ont été organisées l'année suivante. Récemment, des dissidents et un certain nombre de personnes ont tenté de déstabiliser la sécurité de l'Etat, certains d'entre eux ont été arrêtés et interrogés.

On craint maintenant que la cour spéciale ne soit le prochain point focal de l'explosion pour la reprise de la guerre. Mais comme l'a indiqué à IPS plus tôt David Heckt, chargé des relations publiques de la cour : "Nous avons une présence de plus de 16.000 forces onusiennes de maintien de paix dans le pays et c'est assez suffisant pour maintenir la paix".

D'autres ne sont aussi optimistes. La crainte est que, avec la paix nouvellement retrouvée dans ce pays, toujours en jeu, la cour spéciale pourrait après tout déclencher une nouvelle série de conflits.

Mais pas aux yeux du journaliste et militant des droits, Pasco Temple, qui dit : "J'accueille favorablement les inculpations et arrestations. Je crois que cette action visant à demander justice va certainement briser le cycle de l'impunité".