SANTE-GUINEE: De nombreux obstacles au programme national delutte contre le VIH/SIDA

CONAKRY, 4 déc. (IPS) – Le programme de lutte contre le VIH/SIDA en Guinée, se heurte à de nombreux obstacles, notamment les contingences religieuses et sociales, les coûts élevés des anti-rétroviraux et l'annonce, par un médecin-chercheur, de la découverte du DASI, un médicament censé guérir le SIDA.

La coordinatrice du Comité national de lutte contre le VIH/SIDA (CNLS), Dr Mariama Djelo Barry, a exprimé à IPS son inquiétude par rapport aux chiffres sur la séroprévalence en Guinée, un pays d'Afrique de l'ouest, confronté à l'épidémie meurtrière depuis 1987. Le programme de lutte du CNLS a été lancé en juillet. "Je suis préoccupée de constater qu'en l'espace de deux ans, le taux de séroprévalence a pratiquement doublé, passant de 1,8 pour cent à 2,8 pour cent, selon la dernière enquête que nous avons commandée. En analysant d'ailleurs les résultats, notamment pour le groupe des prostituées, nous aboutissons à la conclusion selon laquelle l'ensemble des ingrédients sont réunis en Guinée pour que la séroprévalence grimpe en flèche", a déclaré Barry.

Environ 90 pour cent des jeunes ne croient pas au VIH/SIDA ou ne disposent pas d'informations correctes sur la maladie en Guinée, affirme Mickaël Camara, coordinateur du "Projet 100 pour cent jeunes", une organisation non gouvernementale (ONG) relevant du Programme santé infantile.

Boubacar Diané, agent de marketing dans une société de Conakry, estime que "les parents doivent accepter de parler de sexualité à leurs enfants si on veut que la lutte contre le SIDA soit efficace".

Chez les prostituées, le taux de séroprévalence est de 42 pour cent à l'échelle nationale. Dans le groupe des prostituées infectées par le VIH/SIDA, 11 pour cent sont mariées et mènent une double vie, indique Dr Barry. "Nous avons entrepris un travail de sensibilisation à Conakry (la capitale de la Guinée), Labé (431 kilomètres au nord de Conakry), Kankan (690 km à l'est) et Nzérékoré (954 km au sud), afin d'amener les jeunes à comprendre que le SIDA existe bel et bien pour les convaincre à changer de comportement. Mais il faut dire que la situation actuelle est effrayante", souligne Camara à IPS.

Pour atteindre son public cible, l'ONG "Projet 100 pour cent jeunes" organise des sketchs parlant du SIDA, suivis d'une discussion où tous les sujets liés à la maladie sont abordés. Elle travaille au sein de la couche comprise entre 13 et 24 ans, selon Camara. Pour Dr Thierno Mamadou Diallo, professeur de pharmacie à l'Université de Conakry, "c'est l'échec de l'ancien programme de lutte contre le SIDA qui a motivé la création du CNLS. En Guinée, la réalité est que nous manquons de centres pilotes et traitants comme au Sénégal où l'épidémie a tendance à stagner parce que les programmes sont bien menés. Les médicaments doivent être à la portée de tout le monde".

Selon Dr Diallo, "il est inadmissible d'être obligé de venir à Conakry pour se soigner alors qu'il y a la possibilité de créer des structures à l'intérieur du pays. En plus, il faut des statistiques fiables, capables de nous donner des indicateurs précis sur la maladie".

A propos du coût des anti-rétroviraux, Dr Barry signale que "la plupart des séropositifs en Guinée ne sont pas informés des coûts réels. Si au départ, le coût du traitement se situait entre 650.000 et 675.000 Francs guinéens (environ 325 à 337,5 dollars US), il est descendu aujourd'hui à 170.000 FG (environ 85 dollars US)". Environ 114.000 séropositifs déclarés vivent en Guinée, selon les résultats de la dernière enquête nationale sur la séroprévalence dans le pays. En novembre, deux séropositifs, le Malien Modibo Kane et la Burkinabé Martine Sonda, ont séjourné à Conakry pour tenter de convaincre les séropositifs guinéens de briser le mur du silence. "Même s'ils ne sont pas nombreux, certains ont commencé à parler", affirme Dr Barry.

Selon elle, les séropositifs doivent accepter leur situation, parler de leur maladie et s'informer pour éviter de se faire abuser. En effet, dans certaines pharmacies de Conakry, la tri-thérapie est proposée à 300.000 FG (environ 150 dollars US).

Ces chiffres dissimulent mal la réalité, compte tenu du fait que les coûts proposés sont largement au-dessus du salaire moyen en Guinée (environ 60 dollars US) dans ce pays d'environ 8 millions d'habitants où 55 pour cent vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar US par jour.

"Nous savons que le coût des anti-rétroviraux est toujours hors de portée du Guinéen moyen et c'est la raison pour laquelle nous allons nous battre pour le faire baisser encore", affirme Barry qui souhaite l'implication de toutes les couches de la société pour endiguer l'épidémie qui a déjà provoqué la mort de 13.800 personnes cette année.

Les autorités ont importé récemment des anti-rétroviraux (du Zehit et du Videx) pour les rendre accessibles à la population, selon Dr Barry du CNLS.

"Ces médicaments étaient disponibles à la pharmacie du Centre hospitalier universitaire de Donka (CHU Donka, à Conakry). Mais actuellement, on est en rupture de stocks pour un troisième produit qu'on peut trouver en pharmacie pour 105.000 FG (environ 52,5 dollars US). C'est ce produit qui doit agir simultanément avec les deux autres pour une tri-thérapie efficace", explique-t-elle.

Le dernier obstacle vient du Dr Abdoulaye Fofana, un médecin-chercheur au CHU Donka, qui a annoncé récemment dans un journal local ainsi que sur les ondes de la radio et de la télévision d'Etat, la découverte d'un médicament dénommé le DASI qui, selon lui, détruirait totalement le VIH. "Le DASI détruit le virus du sida", a-t-il déclaré dans le bimensuel privé 'L'enquêteur'. Sceptique, Dr Diallo, affirme : "Je n'exclus pas que le produit de ce médecin-chercheur ait des propriétés, mais à mon avis, toutes les études prouvant l'efficacité et l'innocuité de ce médicament sur l'organisme n'ont pas été faites". Selon lui, "toute information diffusée dans le domaine du VIH/SIDA, doit tenir compte de la nécessité de protéger les résultats du programme de lutte déjà acquis".

C'est également l'avis de Dr Barry qui déclare que "ce genre d'annonce est très nuisible au programme de prévention. Les gens peuvent se dire qu'ils n'ont plus besoin de se protéger puisqu'un médicament peut les guérir. Alors que les séropositifs, eux-mêmes, risquent d'augmenter leur charge virale en ayant des rapports sexuels avec d'autres partenaires déjà contaminés".. "Dans nos sociétés, les religieux doivent regarder le problème du SIDA en face. Il faut aussi faire très attention à une pratique courante chez nous qui consiste à ce que l'époux ou l'épouse du frère ou de la sœur décédé se remarie à un membre de la famille (le lévirat)", ajoute Barry.