ABIDJAN, 1 oct (IPS) – Une partie de l'opinion ivoirienne, notamment à Abidjan, n'est pas favorable à l'envoi d'une force d'interposition en Côte d'Ivoire. Des journaux proches du pouvoir ont critiqué mardi cette décision du sommet de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'ouest (CEDEAO).
Le sommet extraordinaire de la (CEDEAO), convoqué en urgence dimanche à Accra, au Ghana pour discuter de la crise ivoirienne, a décidé de mettre en place un groupe de contact en vue d'instaurer un dialogue entre les rebelles et le gouvernement ivoirien. Les chefs d'Etat de la CEDEAO, qui étaient en compagnie de leur homologue sud-africain Thabo Mbeki, président en exercice de l'Union africaine, ont opté pour une solution négociée de la crise. En cas d'échec du dialogue, la CEDEAO prévoit d'envoyer une force ouest-africaine d'interposition et de bons offices entre les deux parties belligérantes. Selon des analystes, la crise ivoirienne ne peut se résoudre par la force comme cela avait été possible au Libéria et Sierra Leone il y a quelques années, étant donné que la Côte d'Ivoire abrite une forte communauté étrangère qui pourrait servir de bouclier humain aux rebelles. Les étrangers sont près de six millions sur les quelque 16 millions d'habitants que compte le pays.
A Abidjan, la capitale économique ivoirienne, les gens estiment qu'il ne faut pas négocier avec les rebelles. Les forces loyalistes ne sont pas non plus prêtes à déposer les armes. Le gouvernement est en train de préparer l'opinion nationale à la guerre à travers la radio et la télévision d'Etat. Tous les journaux proches de l'opposition ou qui critiquent le pouvoir, ont cessé de paraître sous la menace de groupes de jeunes gens favorables au régime.
Les rebelles aussi se disent déterminés à prendre Abidjan. Les soldats insurgés, qui contrôlent une partie du pays, ont exprimé clairement leur intention d'être les maîtres du pays. "Nous visons Abidjan. C'est l'évacuation des étrangers de Bouaké qui nous retarde désormais. Sinon, la capitale serait à nous", déclare l'adjudant Tuo Fozié, un ancien soldat radié de l'armée en 2000 à la suite d'une précédente mutinerie. Ainsi, douze jours après le début, la rébellion ivoirienne continue de gagner le terrain. Après Bouaké (400 kilomètres au centre et deuxième ville du pays) et Korhogo (500 km au nord), les rebelles ont rallié à leur cause d'autres grandes villes du nord. Ce sont notamment Ferkéssédougou, Ouangolodougou (environ à 600 km à la frontière avec le Mali et le Burkina Faso), et Odienné (à 800 km au nord-ouest). Dans la journée de lundi à mardi, des tirs à l'arme lourde ont encore été entendus à Bouaké, après environ 48 heures d'accalmie.
Le week-end dernier déjà, des combats se sont déroulés autour de Tiébissou, une ville située à mi-chemin entre Bouaké et Yamoussoukro (à environ 100 km au nord d'Abidjan). Les combats se faisaient à l'arme lourde, selon les témoins joints sur place. "Les tirs étaient très violents et nous n'avons pas pu dormir dans la nuit de vendredi à samedi", a affirmé Jean Kouadio, couturier à Tiébissou, joint au téléphone. Les soldats insurgés, par la voix du lieutenant Bonaventure Agnéro, estiment que la négociation n'est plus possible au stade actuel des choses. "La Côte d'Ivoire a un seul problème. C'est Laurent Gbagbo. Il doit partir", soutient-il. Cependant, les rebelles connaissent désormais la position de France qui "veut protéger les institutions légales en place" en fournissant une "aide logistique" à l'armée gouvernementale. Les forces françaises commencent à étendre leur occupation sur l'ensemble du pays. Déjà, elles sont à Daloa (420 km au centre-ouest), sur la route qui conduit à Odienné occupée par les rebelles.
L'inquiétude est grandissante au sein de la population. Les arrestations se multiplient suite à des dénonciations, notamment dans les rangs des partis de l'opposition. "Des membres influents de notre parti sont arrêtés depuis des jours et nous ne savons pas où ils sont actuellement", souligne Ibrahima Diakité du Rassemblement des républicains (RDR). Alassane Dramane Ouattara, le leader du RDR, se dit lui aussi menacé. "Je ne peux pas sortir de l'ambassade (de France). Ma vie continue d'être menacée. Il y a quelques jours, j'étais à mon domicile en train de déjeuner, quand on m'a prévenu que l'escadron qui a tué le général Guéi (ancien chef de la junte militaire de 1999 à 2000) se dirigeait chez moi. Quelques instants plus tard, un char a défoncé le portail de mon domicile. Mon épouse, mes collaborateurs et moi-même avons pu nous réfugier chez notre voisin, l'ambassadeur d'Allemagne, et la France a bien voulu nous accueillir par la suite", s'est-il confié aux médias étrangers.
Ouattara évoque l'incendie qui a ravagé son domicile dans la nuit du 21 septembre, en plein couvre-feu, soit trois jours après le déclenchement de la mutinerie. "Mon aide de camp a été exécuté. Le siège de mon parti a été saccagé. Plusieurs responsables ont été enlevés : le trésorier, le porte-parole adjoint, des responsables de quartier. Ils traquent tous les responsables du RDR", ajoute-t-il.
Les responsables de l'Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire (UDPCI, du général Robert Guéi) ont déploré, lors d'une récente visite rendue au Premier ministre Pascal Affi N'guessa, "la situation que vit le pays et souhaité qu'au moment opportun, l'on leur donne les preuves de l'implication personnelle" de leur président assassiné dès le premier jour de la mutinerie, le 19 septembre. Dans les autres villes du pays, les pénuries de denrées de première nécessité, notamment le carburant, commencent à se faire sentir. Ainsi à Bouaflé (400 km au centre-ouest), le carburant est désormais très rare. Les automobilistes viennent s'approvisionner à Yamoussoukro, distante de 70 km.
"Le plus dur à Bouaflé aujourd'hui, c'est l'approvisionnement des stations service en carburant", révèle Kouassi Kouamé, professeur de lycée qui vient de quitter cette ville pour Abidjan. Conséquence : le super et l'essence sont vendus à 1.000 francs CFA (environ 1,50 dollar US) le litre par de petits revendeurs dans des bouteilles, contre 510 FCFA (environ 76 cents US) au prix officiel à la pompe. Cette augmentation du prix du carburant s'est répercutée sur le tarif des taxis, lequel est passé de 150 FCFA à 200 FCFA (de 22 cents à 30 cents US environ) pour les déplacements en ville. La nourriture commence à manquer également dans les villes de l'intérieur. A Bouaké, toujours sous le contrôle des rebelles, l'eau est coupée depuis une semaine. Les marchés sont presque vides car ils ne sont plus approvisionnés.

