KINSHASA, 11 sept (IPS) – Le rêve de relier l'Afrique par un chemin de fer transcontinental, vieux de 130 ans, se rapproche de plus en plus de la réalité puisque les ministres des Transports de plus de 50 pays africains préparent leurs dossiers en prévision d'une prochaine réunion de l'Assemblée générale de l'Union africaine des chemins de fer en novembre. "En fait, la ligne de chemin de fer sera plus que transcontinentale, même si on s'attend à ce que presque tous les pays africains soient juste reliés. La ligne sera plus que cela.
Pour réussir, elle doit être intercontinentale", affirme Gideon Mahlalela, président sortant de l'Association des chemins de fer d'Afrique australe.
Mahlalela souligne que la ligne doit aller vers le nord depuis le bout ferré du Cap de Bonne Espérance (Afrique du Sud), en passant par les nations enclavées du continent central, et aboutir au Canal de Suez en Egypte. De là, la ligne rejoindra les lignes de chemin de fer du Moyen Orient qui, à leur tour, feront la jonction avec le réseau ferroviaire d'Asie, tout en se repliant à l'est pour rencontrer les lignes d'Europe. "Les principaux bénéficiaires d'un tel système seraient les affréteurs", estime Robert Graham, un consultant en transport basé à Johannesburg.
"Certainement, il y aurait des passagers tout le long de la voie, mais la longueur de la route va décourager la plupart des touristes et sûrement les personnes qui voyagent pour affaires. Mais la ligne ferroviaire continentale d'Afrique, si nous pouvons l'appeler ainsi, offrirait une alternative viable à la navigation maritime pour les cargos conteneurisés".
Aujourd'hui, pratiquement tous les produits industriels et la plupart des produits agricoles sont envoyés dans de grands conteneurs qui sont chargés sur des camions par des grues pour de longs voyages à l'intérieur des pays ou de part et d'autre des frontières, peut-être jusqu'aux ports où les conteneurs sont embarqués dans des bateaux.
Des trains de fret peuvent tirer des wagons de conteneurs d'un kilomètre de long à travers un pays ou de part et d'autre des frontières, terminant souvent leurs voyages dans des ports au bord de la mer où les produits sont transférés dans des bateaux cargos pour des voyages maritimes.
"La beauté d'une ligne ferroviaire continentale serait l'avantage qu'il offre aux nations enclavées comme le Swaziland", déclare Titus Mlangeni, ministre des Transports du Swaziland, une nation qui dépend entièrement des liaisons routières et ferroviaires à travers les pays voisins pour amener les produits dans les marchés locaux et exporter la production industrielle et agricole.
Le Zimbabwe et la République démocratique du Congo (RDC) manquent également d'infrastructures de bord de mer, et les têtes de lignes où des grues montent inlassablement des conteneurs de marchandises constituent des "ports secs" qui sont les centres nerveux du transport de ces pays.
Un esprit panafricain anime un désir d'une liaison ferroviaire continentale.
Parce que chaque nation où un train passe prélèverait des frais de péage, et les profits de transport iront aux Africains eux-mêmes, y compris certaines nations pauvres comme le Rwanda et le Tchad, au lieu que les profits aillent aux navires de charge de haute-mer dont les propriétaires sont des Asiatiques et des Européens.
La RDC, où l'Union africaine des chemins de fer tiendra son assemblée générale en novembre, est un pays enclavé qui trouve que la connexion ferroviaire au monde extérieur est une proposition attrayante.
Les matières premières quittant cette nation riche en ressources, mais dévastée par la guerre, doivent déjà payer des taxes pour le droit de passage à travers les pays environnants en route pour les ports maritimes.
Une proposition à l'étude pour le chemin de fer transcontinental serait un système de subventions pour accorder aux pays pauvres une réduction similaire aux paiements de droits de douane qui favorisent les nations les plus petites au sein de l'Union douanière d'Afrique australe.
L'Afrique du Sud, la puissance régionale de cette union, a abandonné une taxe qui lui était due afin de subventionner les économies des pays voisins.
"Un pays comme l'Egypte est une liaison clé, et est en position de tirer de gros avantages parce que tous les trains venant du continent vont converger sur Suez pour se connecter avec d'autres lignes continentales.
Nous allons négocier un protocole pour apporter un genre de partage de profit pour les plus petits, les nations qui ne sont pas sur la voie", affirme un responsable des transports d'une nation africaine enclavée.
Certaines sections du chemin de fer transcontinental d'Afrique sont déjà mises au point, tandis que des liaisons abandonnées depuis longtemps sont en train d'être réactivées. Les nations contiguës du Cameroun, de la République du Bénin, de l'Egypte et de la Libye rejoignent les liaisons ferroviaires, qui s'étendront aux pays environnants.
Le chemin de fer de Benguela, long de 1.600 km, qui relie le port ouest-africain de Lobito en Angola à Beira sur la côte est-africaine du Mozambique, est en train d'être reconstruit après 27 ans de désuétude. La ligne a été interrompue durant la guerre civile de l'Angola.
Les Chemins de fer de Zambie travaillent avec la société sud-africaine de transports Spoornet pour créer un chemin de fer cross-continental ouest-est.
Le Mozambique a reçu un prêt de la Banque mondiale pour relancer sa section d'une ligne ferroviaire centrale jusqu'à Beira, qui offrira également au Zimbabwe et à la RDC une voie commode jusqu'au port maritime de Beira. Comme en Angola, près de 25 ans de guerre civile dans l'ancienne colonie portugaise (Mozambique) a donné lieu au sabotage qui a entraîné la fermeture de la ligne.
Le chemin de fer transcontinental n'est pas sans controverse ou critique.
Selon Charles DeVaal, un historien à l'Université du Cap occidental en Afrique du Sud, "Les premiers chemins de fer en Afrique n'ont pas du tout servi les Africains. Ils ont été construits pour relier les mines aux ports et aux plantations coloniales plutôt qu'aux habitations. Les populations étaient exclues. On craint que le Chemin de fer transafricain ne serve que les intérêts commerciaux, et que les passagers ne soient exclus".
Deux pays enclavés confirment l'appréciation de DeVaal. Le Lesotho en Afrique australe n'a aucun chemin de fer, parce que les autorités coloniales britanniques ont décidé que les produits du pays pouvaient être convoyés plus économiquement par la route.
Malheureusement, les populations Basotho ont été laissées sans transport ferroviaire, une situation qui n'a pas été réparée après l'indépendance nationale à cause des contraintes économiques.
Au Swaziland, aucun chemin de fer n'avait été construit avant 1964, et le transport des Swazis n'était pas son objectif. Un moyen peu coûteux pour emmener le minerai de fer aux ports maritimes pour l'expédition vers le Japon, a donné naissance à la ligne ferroviaire du royaume qui ne passe toujours à travers aucune grande ville.
La réunion des ministres et compagnies de chemins de fer d'Afrique, à Kinshasa, devra prendre en considération tous les bénéficiaires de la ligne transcontinentale pour éviter les erreurs du passé colonial, tout en réalisant au même moment ce rêve de l'époque d'une liaison ferroviaire "du Cap au Caire".

