ABIDJAN, 28 juin (IPS) – Sept femmes employées d'Air Afrique ont observé une grève de la faim pendant trois jours (21-24 juin) à Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire et siège de la défunte compagnie aérienne multinationale africaine.
Conduites par Eudoxie Beboh, secrétaire chargée de la coordination du Syndicat des travailleurs des transporteurs aériens et activités connexes (STTAAC-CI), les grévistes d'Air Afrique réclamaient dix mois de salaires que la compagnie liquidée leur doit encore. Mais elles déclarent aussi qu'elles ont "voulu crier, à la face du monde, la misère que subissent les travailleurs de la compagnie aérienne".
Les sept femmes se sont installées, pour leur grève de la faim, devant le siège de la direction régionale de l'Agence française de développement (AFD) à Abidjan. Selon elles, "le préjudice que subissent Air Afrique et ses 4.000 travailleurs leur a été sciemment causé par une gabegie dans la gestion de l'administrateur français Yves Roland Billecard et son équipe mis en place par la Caisse française de développement (CFD) aujourd'hui AFD". "Nos Etats savent qui sont les vrais fossoyeurs d'Air Afrique", souligne Beboh qui est également coordinatrice syndicale des femmes du secteur du transport. "Le licenciement n'est pas un drame. Mais le drame, c'est de nous faire partir sans nos droits". "Depuis le départ, ils étaient là (les administrateurs de l'AFD). Ils connaissaient le danger qu'il y avait à liquider sans prévoir un plan social alors qu'il nous appelle pays sous-développés, ils parlent de coopération entre la France et l'Afrique. Quel est le rôle de cette coopération? C'est de nous affamer? De nous faire souffrir? Si c'est cela, qu'ils s'en aillent chez eux. Ils ont agi avec la casquette de gérant et d'actionnaires", ajoute Beboh. Isabelle Askia, ancienne directrice des ressources humaines de la compagnie, membre du collectif de femmes, s'étonne que dans certaines directions locales, les travailleurs n'aient pas de retard de salaires contrairement à la Côte d'Ivoire où ils accusent dix mois de retard. "Nous demandons un traitement équitable entre les travailleurs. Nos amis qui sont à Paris, au moment de leur licenciement, ne recevront que les droits. Nous voulons mettre fin à cette vie à deux vitesses". Les employés d'Abidjan souhaitent que les Etats fassent une main levée sur les recettes de l'assistance au sol (le handling) que continuent de faire les agents pour les payer. Ces recettes sont gelées par les pouvoirs publics. "Ils doivent comprendre que nous avons faim. A défaut de salaires complets, qu'on nous donne quelque chose afin de faire vivre nos familles", indique Dr Mamadou Diakité, médecin de la compagnie. Selon Diakité, l'argent du handling d'Abidjan peut soulager un temps soit peu les employés du siège en attendant leurs droits. "Nombreux sont les travailleurs chassés de leur maison faute de paiement de loyer. Des enfants n'ont pas pu passer les examens de fin d'année parce que leurs parents n'ont pas payé la totalité de leur scolarité". Au troisième jour du mouvement, le ministre ivoirien des Transports, Appia Kabran, a rendu visite aux grévistes la nuit et déclaré : "Bien que comprenant vos revendications justes, je trouve que votre action actuelle n'est pas nécessaire". Il estime également que "ce n'est pas par la violence que les travailleurs vont aboutir dans leur démarche pour rentrer en possession de leur dû". Sur la gestion du handling de l'aéroport d'Abidjan, Kabran a indiqué : "L'argent produit à Abidjan a été bloqué pour le soustraire à la mauvaise gestion de l'Air Afrique finissante afin d'être affecté véritablement au paiement des salaires de ceux qui travaillent à l'aéroport, ensuite à celui de tous les autres salaires d'Abidjan". Kabran, qui est également président en exercice de la Conférence des ministres des Transports des Etats membres d'Air Afrique, a mis en garde les grévistes contre les agissements de certains responsables "qui voulaient se faire payer avec l'argent de l'assistance au sol. Je ne veux pas que vous soyez les dindons de la farce. Je ne veux pas que vous soyez manipulés par ceux qui ont des salaires énormes et qui souhaitent que cet argent soit versé dans les caisses pour se faire payer". Concernant les droits, Kabran a révélé : "Le liquidateur tient un accord financier qui permettra de payer tous vos super-privilèges". Selon lui, la situation des arriérés de salaires des agents d'Abidjan s'explique par le fait que le siège regroupe la moitié des travailleurs de la compagnie sans que la moitié des ressources n'y soit produite. "Depuis des années, Air Afrique est une entreprise qui est gérée à la guise des escales. Voici une entreprise dont aucun directeur ne peut jamais à un instant T égal à zéro dire le flux financier. Dans les escales, chacun gère son argent et c'est quand il finit avec ça qu'il informe le siège.
L'ensemble des salaires du siège est de 1,5 milliard de francs CFA (environ 2,142 millions de dollars US). Même dans l'hypothèse du handling, cet argent ne paiera pas la moitié des salaires", fait remarquer Kabran.
Kabran a fait allusion à la nouvelle compagnie attendue en annonçant : "A l'heure où je vous parle, le notaire qui a la responsabilité de cette assemblée générale, a envoyé des bulletins de souscription à tous ceux qui sont concernés par le dossier au niveau des Etats. Je suis allé à Paris pour poser expressément la question à Air France. Nos partenaires sont disposés à travailler selon les v?ux des Etats. Il n'y a aucune raison d'être inquiet". L'assemblée générale prévue pour créer la nouvelle compagnie est fixée au 15 juillet.
A l'issue de cet entretien, les employées ont suspendu leur grève de la faim mardi et ont accepté de se rendre à la table de négociation.
Air Afrique, qui a fondée en 1960 par la volonté de onze chefs d'Etat africains de créer un outil d'intégration régionale, a cessé ses activités en laissant un passif de 276 milliards de FCFA (environ 394,285 millions de dollars US) contre un actif de 58 milliards de FCFA (environ 82,857 millions de dollars US).

