JOHANNESBURG, 21 juin (IPS) – Des avocats qui envisagent de poursuivre des banques suisses et américaines pour avoir violé les sanctions financières internationales contre l'Afrique du Sud de l'apartheid, recrutent actuellement des victimes de l'oppression raciale, pour leur recours collectif en justice.
Ils ont mis en place une ligne gratuite, ouverte 24 heures sur 24 où ceux qui se considèrent comme victimes de l'apartheid peuvent appeler pour s'inscrire et devenir partie de l'action judiciaire.
On parle de recours collectif en justice lorsqu'un groupe de personnes – par opposition à un individu – poursuit une entreprise en justice.
Les premières requêtes ont été déposées au nom de Lulu Petersen, la jeune sœur d'Hector Petersen qui a été victime d'une fusillade de la police lorsque des élèves sud-africains se sont opposés à l'introduction de l'afrikaans dans leurs écoles en 1976. Une photo du corps de Petersen en train d'être transporté à la maison est l'une des images touchantes de la lutte des Sud-Africains contre l'apartheid.
Parmi les autres requérants, se trouvent Siggibo Mpendulo, le père de deux frères jumeaux âgés de 12 ans qui ont été abattus lors d'une descente de la police de l'apartheid en 1993; Lungisile Ntsebeza, qui a été emprisonné et banni plusieurs fois; et Themba Maqhubela, qui s'est enfui de l'Afrique du Sud après avoir refusé de témoigner contre Ntsebeza dans un procès politique.
Lungisile Ntsebeza est le frère de l'ancien commissaire de la Commission vérité et réconciliation (TRC) d'Afrique du Sud, Dumisa Ntsebeza, qui est un des principaux avocats de l'action en justice.
Un avocat américain, Ed Fagan, qui a joué un rôle fondamental en obtenant une compensation aux survivants de l'holocauste juif, fait aussi partie de l'équipe juridique. L'équipe comprend également des juristes, des sommités, des historiens, des économistes, des politiciens et des membres du clergé, entre autres.
"The Apartheid Reparations International Legal Claim" (L'Action juridique internationale pour les réparations de l'apartheid) vise principalement des banques suisses et américaines. Elle espère obtenir des banques des milliards de rands sud-africains qui serviront aux réparations pour les victimes de l'apartheid.
Toutefois, l'équipe n'a pas donné un chiffre exact pour les réclamations parce qu'elle veut d'abord parcourir les livres des banques pour découvrir l'ampleur de leur soutien au gouvernement de l'apartheid.
L'équipe croit que, parce que les prêts accordés par ces banques ont soutenu le régime de l'apartheid pendant un bon nombre d'années – au cours desquelles les Sud-Africains noirs ont été victimes d'une discrimination raciale – on doit faire payer à ces banques leur soutien au système.
"Les cibles sont les industries multinationales privées basées aux Etats-Unis et en Europe ayant réalisé des bénéfices à partir de leurs transactions commerciales en Afrique du Sud pendant la période allant de 1948 à 1993", indique le groupe dans une déclaration mise à la disposition de IPS, cette semaine.
Les réclamations sont faites aux Etats-Unis en conformité avec la législation qui autorise les citoyens non américains à déposer des requêtes de droits humains et de torture aux tribunaux de ce pays – contre des entreprises qui y fonctionnent.
Un procès sera intenté d'abord contre les banques suisses, Crédit suisse et UBS et contre la banque américaine Citicorp.
Selon le porte-parole de "The Apartheid Reparations International Legal Claim", Neville Gabriel, "C'est un grand moment dans une longue bataille que nous avons commencée depuis plus de trois ans et demi avec l'exigence de l'annulation de l'endettement illégitime de l'apartheid par les mêmes banques".
UBS a fait remarquer cette semaine que la poursuite en justice ne reposait sur rien, tandis que Crédit suisse a indiqué qu'il n'y avait aucune base juridique pour les réclamations qu'elle rejette pour inexistence de preuves.
La Suisse, qui doit rejoindre les Nations Unies en septembre, n'a pas pris part aux sanctions économiques de l'ONU contre le régime d'apartheid de l'Afrique du Sud.
Le gouvernement sud-africain a adopté une position de non-intervention face à la situation. Un porte-parole du gouvernement a souligné qu'il (le gouvernement) ne faisait pas partie du processus et ne se "mettrait pas en travers du chemin de ceux qui veulent exercer leur droit au recours en justice".
Le gouvernement semble craindre qu'en soutenant publiquement le recours en justice, il ne provoque le mécontentement de certaines entreprises, les dissuadant ainsi d'investir en Afrique du Sud.
A la fin de l'apartheid, le processus Vérité et réconciliation de l'Afrique du Sud a exigé que les coupables de violation des droits de l'Homme se présentent et qu'ils demandent l'amnistie. En contrepartie, pour n'avoir pas intenté un procès contre eux, on a promis aux victimes des violations des droits humains des réparations.
Toutefois, le processus sud-africain de réparation s'est enlisé, comme le gouvernement attend le rapport final de la TRC et se dérobe à la note – estimée à des milliards de rands.
Ntsebeza a cependant mis l'accent sur le fait que malgré les nombreuses recommandations pour des réparations faites par la TRC, la poursuite judiciaire n'en fait pas partie.
"Quelques-uns d'entre nous ont même fait savoir clairement que la réconciliation devrait se faire également entre les bienfaiteurs de l'apartheid et les victimes de cet ordre malfaisant — entre "ceux qui possèdent tout et ceux qui ne possèdent rien", entre les riches et les pauvres", a-t-il expliqué.

