REFUGIES-GUINEE: Sierra Léonais et Libériens hésitent à rentrer dans leurs pays

CONAKRY, 11 fév (IPS) – Malgré la fin du désarmement en Sierra Leone, la mise en place d'un Tribunal pénal international pour juger les auteurs des crimes de guerre et l'annonce des prochaines élections dans ce pays, plusieurs milliers de réfugiés sierra léonais, installés en Guinée, hésitent à rentrer chez eux. Des réfugiés libériens aussi.

"Tant que nous n'aurons pas la garantie absolue que le processus actuel assurera le retour de la paix chez nous, nous ne pouvons pas rentrer", déclare Fatimoh Sillah, une jeune femme sierra léonaise, réfugiée en Guinée depuis cinq ans.

"Nous ne pouvons pas prendre le risque de revenir en Sierra Leone alors que nos bourreaux d'hier cohabitent avec le gouvernement actuel. Rien ne nous prouve qu'ils respecteront leurs engagements de ne plus reprendre les armes. Vous verrez, dès que le tribunal pénal prononcera les premières condamnations, les chefs rebelles se sentiront menacés et reprendront le maquis", renchérit Mohamed Bangura, un réfugié vivant à Conakry, la capitale guinéenne, où il se livre à des activités artistiques.

La raison principale qui empêche les réfugiés libériens de rentrer est la poursuite de la rébellion dans les contrées du nord du pays, à Loffa et Wonjimai.

Un vendeur de thé et de café à Conakry, Moïse Edwards, a confié à IPS : "Je préfère rester en Guinée que de retourner aujourd'hui au Liberia où j'ai tout perdu, y compris les membres de ma famille durant la première guerre. On a parlé de situation calme, mais tout le monde voit que c'est faux car la guerre a repris au nord du pays".

C'est pratiquement la même opinion chez deux jeunes filles libériennes qui ont préféré garder l'anonymat : "Nous ne rentrons pas au Liberia car le climat de sécurité y est précaire".

Malgré les problèmes récurrents de cohabitation et les conditions parfois dégradantes d'existence dans les camps de fortune mis en place par le Haut commissariat aux réfugiés (HCR), avec l'aide des autorités guinéennes, les réfugiés sierra léonais et libériens rechignent à retourner dans leurs pays respectifs.

Au début de 2001, le HCR et le gouvernement guinéen avaient pris la décision d'éloigner les réfugiés des zones de combats, au sud du pays où la population réfugiée était souvent accusée de favoriser les agressions armées lancées contre la Guinée en septembre 2000 par des rebelles.

Face à la violence des combats entre l'armée guinéenne et des éléments armés soutenus, selon Conakry et un rapport des Nations unies, par le Front révolutionnaire uni (RUF) de Sierra Leone et le gouvernement du Liberia, la plupart des 500.000 réfugiés avaient choisi de rentrer dans leurs pays respectifs, mais plusieurs d'entre eux sont restés en Guinée.

Selon les statistiques du HCR, "au mois de mai 2001, on estimait leur nombre à 192.000, dont 111.000 Sierra Léonais et 81.000 Libériens". La majorité des Sierra Léonais sont installés dans les quatre camps de Sembakouyah, à 36 kilomètres de Dabola, une ville du centre de la Guinée, Kountayah, Boréyah et de Télikoro, à Kissidougou, au centre-est du pays, à environ 560 km de Conakry.

Par ailleurs, 68.000 réfugiés auxquels il faut ajouter les 10.000 autres de Kontan, à Macenta (plus de 600 km au sud-est de Conakry), se trouvent éparpillés actuellement à Yomou, Beyla, Lola et Nzérékoré, zones situées près de la frontière libérienne.

Cette présence massive de réfugiés crée de multiples problèmes dont notamment la violence faite aux femmes et leurs difficultés d'accès à l'éducation. En collaboration avec une soixante d'organisations non gouvernementales (ONG) évoluant dans plusieurs secteurs d'activités, le HCR tente de remplir sa mission tout en luttant contre ces dérives.

Selon Odette Ahounou, responsable au HCR dans la région de Nzérékoré, "Nous avons certaines ethnies pour qui ce n'est pas très important d'envoyer les filles à l'école.

Et même lorsque après plusieurs séances de sensibilisation, leurs parents acceptent de les envoyer à l'école, après les cinq ou six premières années, on les retrouve rarement dans les études secondaires. Leurs parents préfèrent les initier directement au commerce".

Pour Aminata Camara, chargée de l'aide communautaire dans un des camps du HCR de la région de Nzérékoré, dans le sud de la Guinée, "Certaines femmes seules qui ont perdu leur mari sont exposées à certains types de violence. Parmi ces victimes, nous avons des femmes réfugiées ou des filles réfugiées qui se prostituent". Malgré tout, le HCR affirme poursuivre ses efforts en vue de l'amélioration des conditions de vie des réfugiés, dont la présence dans certaines localités a permis la création de marchés hebdomadaires et l'ouverture de pistes rurales.

Pays d'Afrique de l'ouest, la Guinée bénéficie depuis le déclenchement de la guerre au Liberia, au début des années 90, puis de celle en Sierra en 1995, de l'assistance de la communauté internationale pour avoir accueilli à ce jour plus de 500.000 réfugiés qui fuyaient les zones des combats où plusieurs milliers de civils ont été sauvagement mutilés.

Ces réfugiés ont parfois été soumis à des tracasseries militaires et policières, notamment après les premières attaques rebelles en septembre 2000 en Guinée, qui ont provoqué officiellement la mort de plus de 1.600 personnes et causé plus de 400 millions de dollars de dégâts matériels.

Cependant, entre ces tracasseries en Guinée et l'insécurité prévalant dans leurs pays espectifs, une bonne partie des réfugiés attend de voir les premiers résultats tangibles des efforts de la communauté internationale pour ramener la paix en Sierra Leone, avant de rentrer chez eux.

"Malheureusement, la guerre qui a repris au nord du Liberia, à la frontière avec la Guinée, n'est pas faite pour arranger les choses", souligne un officier de l'armée guinéenne qui a requis l'anonymat.