NEW YORK, 31 août (IPS) – La chute du rouble russe est la goutte
d'eau qui a
fait déborder le vase à Wall Street et a obligé plusieurs
investisseurs
américains à émettre des inquiétudes pour la première fois, sur
les déboires
économiques de la Russie qui pourraient entraîner une crise
économique
mondiale.
Après avoir connu la première semaine la plus redoutable, le
principal
indice industriel Dow Jones a perdu plus de 13 pour cent de sa
valeur depuis
qu'il a atteint un niveau historique record de près de 9338 points
le 17
juillet. Les firmes d'investissement ne savent pas quand (ou si)
cet indice
cessera de chuter. Après avoir clôturé vendredi soir avec 8051
points, le
Dow est à son niveau le plus bas depuis le début de l'année, mais
peu de
gens ont l'impression qu'il a plongé.
Après avoir perdu 357 points jeudi dernier et 114 points vendredi,
le Dow,
tout comme les bourses du monde, montrent non seulement des signes
d'une
réaction à la dévaluation du rouble russe, mais il montre aussi
des signes
d'une panique générale relative à la dégradation de l'économie
mondiale.
"Les grands messieurs vont être aussi touchés", a déclaré Doug
Hellinger,
directeur exécutif du groupe chargé de l'étude de l'écart de
développement,
un groupe économique basé à Washington. "Le Mexique (où le peso a
chuté en
1994) a déclenché l'alarme. Cette alarme peut ne pas être la
grande, mais
elle va être tout à fait proche de la grande . . . elle se répand
dans le
monde entier".
"Les nouvelles ne font qu'empirer", a déclaré Doug Henwood,
économiste
américain et auteur de "Wall Street".
"Il y a, à peine, eu une portion du monde qui n'a pas encore été
touchée".
"La baisse est si grande, ce ne sont pas que les fondamentaux qui
en sont
la cause", a signalé Robert Allan Feldman, économiste en chef à
l'agence
japonaise de Morgan Stanley, lors d'une interview accordée
récemment à CNN.
"Les gens sont effrayés".
Certaines banques signalent déjà des pertes spectaculaires depuis
la crise
russe. BankAmerica a affirmé vendredi avoir perdu 200 millions de
dollars au
cours du dernier trimestre, notamment à cause des pertes russes.
Pour sa
part, le financier George Soros a révélé que la valeur de ses
investissements en Russie a baissé de près de deux milliards de
dollars.
Pour Wall Street, le nouveau sentiment de peur résulte du
changement
dramatique de la réaction des investisseurs depuis le début des
crises
économiques de l'Asie de l'Est en été dernier. L'année dernière,
le Dow et
d'autres indices clé américains ont continué à s'accroître bien
que les
bourses et monnaies asiatiques, notamment c de la Malaisie, de la
Thaïlande, de la Corée du sud et de l'Indonésie, soient ébranlées
par des
attaques spéculatives et le départ massif des investisseurs. En mi-
juillet
dernier, le Dow Jones a atteint des niveaux historiques.
Toutefois, la semaine dernière, les investisseurs étaient beaucoup
plus
pessimistes, après que le président russe, Boris Yeltsin, a limogé
son
Premier ministre russe, Sergey Kiriyenko, après seulement cinq
mois de
service. Son prédécesseur, Viktor Chernomyrdin, est redevenu
l'actuel
Premier ministre.
Les rumeurs selon lesquelles la Russie peut abandonner certaines
mesures
économiques libérales, nationaliser les banques et inviter les
communistes à
prendre part à un gouvernement de coalition, ont alimenté les
peurs selon
lesquelles "toute l'ère du romantisme commercial est terminée",
a dit
Chernomyrdin pendant son précédent séjour à la primature.
"Il y avait une grande composante politique dans le marché des
haussiers",
a observé Henwood. "Il y a eu un certain enthousiasme à l'égard
du triomphe
politique apparent du capitalisme, surtout au cours de ces
dernières
années". Il a expliqué qu'actuellement, l'optimisme selon lequel
le modèle
américain de commerce mondial durerait, s'effrite et emporte avec
lui la
confiance des investisseurs dans l'économie mondiale.
Ces inquiétudes persistent bien que, comme l'a fait remarquer
Lawrence
Goodman, économiste en chef à Santander Investments, la taille
réelle et
l'impact de la Russie au sein de l'économie mondiale sont assez
petits.
"Le PIB de la Russie ne représente que 1,8 pour cent du produit
intérieur
brut du monde", a-t-il dit avant d'ajouter que son secteur des
produits
commercialisables est relativement petit et représente 10 à 12
pour cent du
rendement national. Cependant, les répercussions de la crise russe
sur
l'Allemagne, et dans une moindre mesure les Etats-Unis, ont été
considérables, a ajouté Goodman.
L'une des raisons qui expliquent pourquoi les effets de la crise
russe
apparaissent plus graves que ceux des malheurs connus par l'Asie
l'année
dernière, est que l'on se préoccupe de plus en plus du vide d'une
prépondérance économique internationale". Etant donné que les
politiciens
allemands et américains sont préoccupés par les élections de
l'automne
prochain, il a souligné que les facteurs politiques nationaux
pourraient
s'impliquer dans les problèmes économiques.
"Je pense que les gens sont nerveux. Je pense qu'ils savent
qu'ils peuvent
être touchés de plusieurs façons", a laissé entendre Hellinger.
Il a ajouté
que l'économie américaine pourrait, par exemple, souffrir si la
dévaluation
des monnaies asiatiques entraînait une vague d'importations de
produits
asiatiques à bon marché qui submergent les produits américains,
si
l'expansion des problèmes économiques freine la demande des
produits en
Amérique latine ou si les craintes spéculatives contribuent
davantage à
faire chuter Wall Street.
Le président américain, Bill Clinton, a essayé de dissiper ces
peurs en
affirmant qu'il se rendra en Russie cette semaine pour prendre
part à un
sommet prévu depuis longtemps avec Yeltsin. Mais, ni Yeltsin
(malade et de
plus en plus absent) ni Clinton (touché par un scandale) n'ont eu
assez
d'autorité au cours ces derniers mois pour donner des assurance
leurs
peuples respectifs sur l'avenir.
De la même façon, le chancelier allemand, Helmut Kohl, ressemble à
un canard
boiteux car le dirigeant socialiste Gerhard Schroder l'a battu à
plates
coutures lors des sondages effectués avant les élections. Entre
temps,
l'élite japonaise au pouvoir est, semble-t-il, "politiquement
paralysée",
a estimé Henwood.
Auparavant, les dirigeants du monde comptaient sur le fonds
monétaire
international (FMI) et la Banque mondiale pour colmater les
brèches, mais
lors de la récente crise, même leurs remèdes, notamment les
politiques
'd'ajustement structurel', proposées par le FMI pour assainir les
économies
locales, sont critiquées.
"Le FMI parcourt le monde en détruisant les économies locales",
a soutenu
Hellinger. Ce qui est nécessaire maintenant, a-t-il dit, c'est que
les
institutions financières n'insistent pas seulement sur la
libéralisation
mais sur des politiques plus flexibles pouvant aider les nations à
trouver
un "moyen terme" entre le capitalisme chaotique et le dirigisme
d'Etat.
Henwood a déclaré qu'au cours de ces derniers jours, les
politiques de la
Banque mondiale et du Fonds monétaire international ont fait
l'objet de
nombreuses critiques, car beaucoup plus d'analystes économiques
préfèrent
les programmes centralisés par l'Etat aux politiques
traditionnelles du FMI,
qui préconisent un rôle limité de l'Etat. A la suite de certaines
mésaventures survenues récemment, notamment le déclin économique
de
l'Indonésie, les institutions financières internationales peuvent
entreprendre d'examiner de nouvelles politiques, a-t-il dit.
Cependant, le directeur exécutif du Fonds monétaire international,
Michel
Camdessus, a instamment conseillé à Chernomyrdin vendredi dernier
d'observer
une "stricte discipline monétaire" et d'éviter d'entretenir la
"fausse
idée selon laquelle il obtiendrait de l'appui pour poursuivre un
contrôle
moins monétaire dans la gestion de la crise russe.
Goodman a prévenu que les problèmes de la Russie sont
essentiellement
endogènes et ne pourraient pas être attribués au FMI. "La Russie
n'a aucune
base fiscale", a-t-il indiqué. "Ce serait difficile de pointer
le FMI et
la Banque mondiale du doigt dans cette affaire".
Le plus important, a-t-il prévenu, c'est que les réserves du FMI
en
liquidités ont chuté jusqu'à 17 milliards de dollars, ce qui
signifie que la
Russie ne peut pas compter sur lui pour le tirer d'affaire à ce
stade.
Cela pourrait être un problème cette semaine, à la reprise des
transactions
commerciales en rouble. Cette monnaie a été suspendue mercredi
pendant trois
jours. Lorsque les transactions ont été suspendues, la valeur du
rouble a
baissé et actuellement un dollar équivaut à 7,86 roubles.
Actuellement,
étant donné qu'il faut 10 roubles pour obtenir un dollar dans la
rue, la
semaine en cours pourrait voir une baisse plus significative de
cette
monnaie.

