WASHINGTO, 26 août (IPS) – Selon les propos de la secrétaire
d'Etat
américaine, Madeleine Albright, les Etats Unis sont engagés dans
"la guerre
de l'avenir". Il s'agit d'un conflit mettant la seule super
puissance
mondiale aux prises avec les réseaux de terroristes apatrides.
Les menaces provenant des réseaux tels que 'l'armée islamique',
dirigée par
le milliardaire saoudien exilé Osama bin Laden, sont assez
réelles, estiment
les observateurs politiques. Ils signalent, cependant, que la
réaction des
Américains, qui préfèrent l'action militaire à la solution
politique,
compromet les espoirs d'éradication de la racine du terrorisme.
L'actuelle stratégie est pleine de contradictions et pourrait
exposer les
Américains à un plus grand danger parce qu'elle a l'intention
d'accroître la
puissance et l'influence des Etats Unis dans le monde. Elle ne
lutte pas
seulement contre le terrorisme, ajoutent-ils, et elle ne paraît
pas
ingénieuse car l'administration n'a pas épuisé les autres moyens
visant à
neutraliser la menace de bin Laden.
"Nous voyons une tendance émergeante de l'attention qui se
déplace des
Etats criminels vers les organisations criminelles, et cela est dû
à une
tentative destinée à instaurer un nouveau degré de domination
américaine sur
le reste du monde", signale Phyllis Bennis, associé de l'institut
des
études de politique générale de Washington.
Les hauts responsables de l'administration estiment que leur
préoccupation
vis-à-vis de 'l'organisation criminelle' de bin Laden est
entièrement
justifiée. Bin Laden est la personne qu'ils ont le plus soupçonnée
à l'issue
des bombardements du 7 août effectués contre les ambassades des
Etats-Unis
au Kenya et en Tanzanie. Il serait entrain de préparer de
nouvelles frappes
contre les citoyens et les intérêts américains.
Ces affirmations ne peuvent cependant pas être vérifiées parce que
les
preuves obtenues contre Laden restent secrètes, fait remarquer
Bennis.
Par ailleurs, l'accent mis sur la nature 'criminelle' des ennemis
des
Etats-Unis, exclut une profonde analyse et limite les choix de
riposte faits
par les Américains, observe Stephen Zunes, professeur de sciences
politiques
à l'université de San Francisco.
"Au lieu de traiter simplement nos ennemis de criminels et de
fous – ce que
bin Laden est peut-être – nous ferions mieux de savoir comment ils
obtiennent leurs fidèles", suggère Zunes. "Qu'est-ce qui attise
le feu " ?
Les chefs des terroristes sont capables d'exploiter l'image
populaire des
Etats-Unis qui sont perçus comme les affameurs des enfants
irakiens, à cause
du fait que Washington insiste sur des sanctions hâtives contre le
régime de
Saddam Huissen, explique Zunes. Au même moment, Washington est
vilipendé
pour avoir supporté l'occupation militaire des terres
palestiniennes et
arabes par Israël et pour avoir soutenu des régimes autocratiques
et
irresponsabu Moyen-Orient et ailleurs.
"Il y un contexte historique qui donne libre cours à l'outrage,
face aux
agissements des Etats-Unis", ajoute Bennis. "Tant que nous ne
jetterons
pas un regard sur nos propres politiques, nous ne pouvons pas
jurer
d'arrêter le terrorisme à son point de départ . . . on ne peut pas
faire
tout comme si l'histoire avait commencé le 7 août", le jour où
les
ambassades ont été bombardées.
"Bien que les actions des groupes terroristes soient illégitimes,
elles
soulignent l'importance que revêt la réponse aux questions
relatives à ce
que ces gens haïssent tant chez les Américains et à ce qu'ils
admirent chez
eux ; elles nous donnent l'occasion de repenser à nos positions",
observe
Zunes. Ce dernier admet que les "changements à opérer dans la
politique
américaine représenteront un effort à long terme qui ne concerne
pas les
besoins de sécurité à cour terme".
Aucun des deux efforts ne contrecarre effectivement les attaques
terroristes, selon Bennis. Washington avait envoyé des avions de
guerre
bombarder Moammar Qaddhafi (de la Libye) en 1986 et avait lancé
des
missiles contre Saddam Hussein (de l'Iraq) en 1993. Les deux
frappes n'ont
pas atteint leurs objectifs, elles ont tué des civils et n'ont pas
réussi à
arrêter les actes terroristes perpétrés contre les Etats-Unis,
rappelle-t-il.
Après les raids de jeudi, les responsables de l'administration
américaine
ont dit qu'ils avaient déjà prévu les attaques terroristes mais
ils ont
également signalé que le risque de ripostes contre les objectifs
américains
était plus grand.
Un autre événement qui trouble plusieurs observateurs est la
justification
du pilonnage de l'industrie pharmaceutique El Shifa de Khartoum,
la capitale
soudanaise. Les fonctionnaires américains ont indiqué que l'usine
produisait
des substances "avant-coureurs" pouvant être utilisées par les
forces de
bin Laden pour fabriquer des armes chimiques.
Suivant la logique de l'administration américaine, Bennis estime
que l'Iran
pourrait revendiquer le droit de riposter contre les usines
américaines qui
avaient fourni des produits chimiques avant-coureurs utilisés par
l'Iraq
pour bombarder l'Iran au cours des années 1980.
Avant sa destruction, l'usine d'El Shifa fournissait 60 pour cent
des
médicaments utilisés au Soudan, y compris des comprimés contre le
paludisme,
ont dit à IPS, à Khartoum, certaines sources provenant de l'usine.
Même si
on accepte les allégations américaines selon lesquelles l'usine
fournissait
des matériels terroristes à bin Laden, Bennis estime que
Washington devra
accepter d'être responsable d'une éventuelle augmentation des cas
de décès
dus à des maladies pouvant être guéries par les produits d'El
Shifa.
Toutefois, Washington, qui avait contribué à la prospérité de bin
Laden
pendant la guerre de proximité qu'elle avait livrée à l'Union
soviétique en
Afghanistan, aurait pu serrer la bride à bin Laden par d'autres
moyens.
Washington avait fait pression sur le Soudan afin qu'il l'expulse
en 1996
et, selon Bennis, "il n'était pas question que cela se passe
encore cette
année-ci en Afghanistan même s'ils avaient négocié sérieusement".
Bill Richardson, le principal émissaire des Etats-Unis aux Nations
Unies, a
rencontré les dirigeants talibans en avril dernier pour ren~r les
relations entre eux et Washington. A l'époque, les responsables
américains
ont signalé qu'ils avaient reçu des assurances selon lesquelles
les
activités de Bill Laden allaient être limitées. Les négociations
auraient
duré moins d'une journée.
"Ils auraient clairement pu faire plus", déclare Bennis en
parlant de
l'effort américain. "Ils ont expliqué que bin Laden est une
grande menace
pour les Etats-Unis et un grand atout financier pour les
Talibans. Ils
auraient pu dépenser l'équivalent du coût des missiles de
croisière pour
obtenir l'extradition de bin Laden vers Washington, un pays tiers
ou un
tribunal international.
Le coût des missiles de croisière Tomahawk utilisés lors des
attaques de la
semaine dernière, a été estimé par les articles de presse à 79
millions de
dollars.
Au lieu de neutraliser la menace, Washington a, semble-t-il,
choisi
d'utiliser bin Laden comme "un (terroriste) indépendant et
parfaitement
infâme", explique Zunes. Nous cherchons une super puissance
recherchant de
nouveaux ennemis et de nouvelles façons de soutenir ses intérêts
militaires
et industriels ainsi qu'une influence mondiale".
A son avis, la poursuite des 'criminels' apatrides fournit à
Washington une
nouvelle justification de son rôle de super puissance après la
guerre
froide. Cette poursuite lui permet une nouvelle fois de justifier
les
dépenses coûteuses effectuées dans l'armement et sur les forces
armées.
Au même moment, les questions soulevées par certains médias
américains,
concernant l'efficacité des interventions de longue portée telles
que les
attaques de la semaine dernière effectuées à l'aide des missiles,
offrent
l'occasion d'avancer des arguments ayant trait au maintien de la
présence
militaire des Etats-Unis à l'étranger, à l'intensification des
opérations
des services de renseignements, au renforcement de la coopération
avec les
gouvernements étrangers et à l'accès à leurs ressources.
"C'est presque comme une raquette de protection", déclare Zunes.
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