GUINEE-BISSAU: La junte met la CEDEAO devant le fait accompli

DAKAR, 20 avr (IPS) – Six chefs d’Etat de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO) participeront à un sommet lundi à Conakry, en Guinée, pour examiner la situation en Guinée-Bissau après le coup d’Etat du 12 avril qui a interrompu le processus électoral en cours dans ce petit pays de la région.

La CEDEAO a déjà rejeté la création d’un Conseil national de transition qui est censé diriger la Guinée-Bissau pendant deux ans, après le putsch, que l’organisation régionale a condamné. La CEDEAO avait envoyé une délégation à Bissau, la capitale, au lendemain du coup d’Etat, pour exiger le rétablissement des institutions dissoutes par les militaires.

La CEDEAO a déclaré jeudi ne pas reconnaître ce Conseil national de transition (CNT) qui symbolise à ses yeux une “usurpation de pouvoir”, et exige le retour à l’ordre constitutionnel ainsi que la libération du Premier ministre Carlos Gomes Junior et du président par intérim Raimundo Pereira, depuis la mort du président Malam Bacaye Sanha en janvier. Tous les deux dirigeants sont arrêtés et mis à l’écart de la transition imposée par le commandement militaire. Le CNT, qui est chargé d’assurer un contrôle parlementaire devant un gouvernement de transition, a été créé par un accord signé mercredi par un accord entre la junte et une vingtaine d’anciens partis politiques d’opposition favorables au putsch, dont celui de Kumba Yala. La transition est présidée par Manuel Serifo Nhamadjo, candidat malheureux lors du premier tour de la présidentielle du 18 mars, classé troisième. Et Ibrahima Sory Diallo, membre du parti de Yala, le PRS (Parti de la rénovation sociale), est vice-président du CNT, chargé de gérer le processus de transition. Mais, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC), dont les dirigeants au pouvoir ont été renversés par le putsch, et huit autres parti ont créé jeudi un Front anti-putsch et estime que la création du CNT est illégale, et exige un retour à la légalité constitutionnelle et au processus électoral interrompu.

Le second tour de la présidentielle devait opposer, le 29 avril, Carlos Gomes Junior et Kumba Yala, classés respectivement premier et deuxième du premier tour. Mais Yala avait déjà déclaré qu’il ne participerait pas au scrutin, affirmant que le premier tour était entaché de fraudes. La CEDEAO a exprimé sa surprise et indiqué qu’elle ne reconnaîtra aucune transition émanant de la junte, tout en condamnant fermement cette initiative illégale, qui intervient notamment après l’engagement écrit pris par la junte, à l’issue de sa rencontre avec une délégation de haut niveau de l’organisation, le 16 avril à Bissau.

La CEDEAO a rappelé que les militaires avaient également pris l’engagement de “se retirer pour permettre un retour immédiat à la normalité constitutionnelle avec la facilitation” de l’organisation régionale, dont la Guinée-Bissau est membre.

Pour sa part, l’Union africaine (UA) avait décidé, depuis mardi dernier, de suspendre, avec “effet immédiat”, la participation de la Guinée-Bissau à toutes les activités de l’organisation continentale jusqu’à la “restauration effective” de l’ordre constitutionnel. Selon certaines sources, les putschistes ont annoncé vendredi l’arrivée, lundi prochain dans leur pays, de cinq chefs d’Etat membres de la CEDEAO, sans préciser lesquels, “pour des discussions avec les autorités militaires et civiles en vue de déboucher sur une sortie de crise”. Mais cette information n’est pas encore confirmée par l’organisation régionale. De leur côté, la Banque africaine de développement et la Banque mondiale, qui demandent une “résolution rapide” de la crise et ont décidé de suspendre leurs opérations de développement en Guinée-Bissau, “à l’exception des aides d’urgence”. Le Comité international de la Croix-Rouge, qui a pu rendre visite au président par intérim et au Premier ministre, a assuré avoir remis “du matériel médical, des vêtements et des articles d’hygiène aux personnes détenues qui ont également pu transmettre des nouvelles à leurs proches”.

La Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), présidée par l’Angola, avait voté, lors d’une réunion le 14 avril à Lisbonne, une résolution demandant la création d’une «force d’interposition sous l’égide de l’ONU». La CPLP insiste toujours pour l’envoi d’une telle force avec le concours de la CEDEAO, l’UA et de l’Union européenne. Le commandement militaire accuse l’Angola d’ingérence dans la politique sécuritaire de leur pays. «La crise couvait depuis que les militaires angolais on fait entrer des véhicules et des armes à Bissau, sans en avertir l’état-major des Forces armées bissau-guinéennes», avait déclaré à IPS, l’un des putschistes, le lieutenant-colonel Daba Nah Walna. L’Angola exploite une mine de bauxite – un minerai dont la Guinée-Bissau est l’un des premiers producteurs du monde – dans l’est du pays et a un projet de construction d’un port dans le sud. Quelque 300 militaires angolais sont, depuis octobre 2011, en Guinée-Bissau, où ils sont chargés de réformer l’armée et la police du pays, en vertu d’un accord entre les deux Etats. Mais les putschistes accusent l’Angola de vouloir “détruire l’armée” de leur pays et exigent le départ de sa troupe.