BRAZZAVILLE, 10 août (IPS) – Angélique Bounda, 24 ans, est une jeune femme autochtone qui a accouché fin-juillet à la maternité de Dolisie, dans le sud-ouest du Congo-Brazzaville. «J’ai fait mes pesées ici et j’ai suivi les conseils de la sage-femme jusqu’à l’accouchement», affirme-t-elle, avec sourire, à IPS.
Au milieu d’une dizaine de femmes enceintes bantoues, Margueritte Kassa, une autochtone de 30 ans environ, est venue au centre de santé intégré de Mossendjo (sud-ouest du pays) pour une consultation prénatale. «Je suis enceinte depuis six mois, mais j’hésitais à venir ici, car il y a trop de moqueries contre nous. Et pourtant, j’ai été bien reçue», déclare-t-elle à IPS. Bounda et Kassa sont les rares femmes pygmées qui fréquent un centre de santé avant l’accouchement dans ce pays d’Afrique centrale. Selon le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), moins de 20 pour cent des femmes autochtones vont en consultation prénatale. «C’est à cause des discriminations qu’elles n’y vont pas. Le personnel soignant les traite comme des objets», fustige Jean Nganga, président de l’Association de défense et de promotion des peuples autochtones, basée à Brazzaville, la capitale congolaise. «Les sages-femmes se moquent de nous, nous laissent traîner, même si nous arrivons avant au centre de santé intégré (CSI). Cela nous décourage», explique Kassa. Dans une étude réalisée entre avril et mai 2011, l’Association congolaise pour la santé de la Cuvette ouest, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Mbomo, dans le nord du Congo, révèle que sur 520 femmes en âge de procréer, seulement huit ont accouché au CSI. «Elles disent ne pas avoir l’argent pour payer les frais de consultations ou la layette du bébé», rapporte Thomas Okoko, responsable de cette ONG. «Nous les voyons enceintes, mais nous ne savons pas où elles accouchent, car elles ne sont pas dans nos maternités», affirme Léonard Itoba, médecin à la l’hôpital de base de Ouesso, une ville située dans le nord du pays. «Je ne pense pas que le manque de layette en soit la cause essentielle. Ce sont des clichés de stigmatisation infériorisant qui les repoussent des structures de santé», affirme David Lawson, le représentant du FNUAP au Congo. «Le mauvais accueil des femmes autochtones dans les CSI fait qu’elles accouchent encore dans les forêts», souligne Roger Bouka Owoko, directeur exécutif de l’Observatoire congolais des droits de l’Homme, une ONG basée à Brazzaville. Pour aider les femmes pygmées à accoucher devant un personnel médical, les CSI de la Lékoumou (sud du pays) et ceux de la Sangha (nord) ont rendu gratuites les consultations pré et postnatales. «Nous avons pris une note pour qu’aucun franc ne soit demandé à une femme autochtone enceinte», confirme à IPS, Dr Marcel Elion, directeur départemental de la santé dans la Sangha. Appuyant cette initiative personnelle des directeurs départementaux, le FNUAP apporte des kits d’accouchement aux femmes autochtones. «Dans ce sac, il y a les vêtements de bébé, les médicaments, les gants et seringues», témoigne Philomène Ipande, une femme autochtone. Malgré tous ces efforts, à peine 24 pour cent de femmes autochtones accouchent dans les CSI, contre 80 pour cent des autres femmes congolaises. A Paris, un village situé à 60 kilomètres de Ouesso, une accoucheuse traditionnelle affirme recevoir en moyenne cinq à six femmes autochtones pour accoucher par mois. «Je suis parfois obligée d’utiliser une lame rasoir pour faciliter la sortie de l’enfant, parce que par manque de consultations prénatales, ces femmes ont l’utérus très réduit», indique-t-elle. «Nous avons encore confiance à nos traditions. Quand une femme est à terme, elle ne se promène plus seule en forêt. Dès que les douleurs d’accouchement arrivent, elle sait ce qu’il faut faire: s’asseoir au pied de l’arbre», explique une femme sexagénaire autochtone du village Ngouha II, dans le sud du pays. Gyldas Ngoma-Mifoundou, un sociologue à l’Université de Brazzaville affirme à IPS: «C’est une question de culture, et beaucoup de plantes aident les femmes autochtones à accoucher aisément». «Peu de femmes autochtones fréquentent les centres de santé par culture. Elles sont malheureusement victimes des croyances et pratiques d’accouchement en contradiction avec les normes et standards scientifiques», souligne le représentant du FNUAP. Depuis 2007, on dénombre 43.500 autochtones au Congo, soit un peu moins de deux pour cent des 3,7 millions d’habitants. Pour promouvoir et protéger leurs droits, une loi a été adoptée en février 2011 qui «interdit», en son article premier, l’usage de l’appellation «pygmée». L’article 22 de cette loi garantit un «accès sans discrimination» aux services de santé pour ces populations». «Nous avons été trop injustes à leur égard», reconnaît Emmanuel Yoka, ministre d’Etat chargé de la Justice et des Droits humains.

