Q&R: «Partager le pouvoir politique et économique avec les hommes»

DAKAR, 27 juin (IPS) – Bineta Diop, une femme sénégalaise qui dirige l’organisation non gouvernementale 'Femmes Africa Solidarité' (FAS), a été distinguée pour l’engagement de son ONG dans une vaste campagne en faveur de la promotion et de la protection des droits de la femme en Afrique.

En avril 2011, le magazine américain 'Time' a classé Diop parmi «les 100 personnes les plus influentes du monde» et l’a récompensée pour «son engagement et son implication dans plusieurs initiatives en faveur de la paix en Afrique et la protection des femmes en période de conflits armés, mais surtout pour leur intégration dans le processus de paix». Créée en 1996, l’ONG FAS est basée à Genève, en Suisse. Dans un entretien avec IPS, elle a déclaré que «les femmes doivent défier les hommes pour arriver à partager le pouvoir politique et économique avec eux». Q: Plusieurs pays d'Afrique, d'Amérique et d'Europe ont adopté, en juin à Dakar, un plan d'action de mise en œuvre de la «Déclaration solennelle des chefs d'Etat de l'Union africaine sur l'égalité entre les hommes et les femmes» adoptée en 2004. Comment comptez-vous mettre en œuvre ce plan d'action? R: La conférence internationale de Dakar n’était pas une conférence de trop. Elle avait un objectif clair… La «Déclaration solennelle des chefs d’Etat sur l’égalité entre les hommes et les femmes», adoptée par l’Union africaine en 2004, est appliquée dans certains pays. Le Rwanda est très engagé dans sa mise en œuvre. L’Afrique du Sud aussi. Mais, si nous voulons réellement que cette décision soit traduite en réalité, ce qu’il faut faire, c’est lui donner un cadre avec des indicateurs de mesure et un budget. Société civile, gouvernements et Nations Unies ensemble, nous devons travailler autour d’un plan d’action, qui fera accélérer la mise en œuvre de ladite déclaration… Nous voulons emmener ce plan d’action au prochain sommet de l’Union africaine [30 juin-1er juillet] à Malabo, en Guinée-Equatoriale. Les experts ont travaillé; c’est maintenant aux politiciens de voir ce qu’il faut faire avec cette déclaration. C’est cela le sens de tout notre engagement lors de la conférence internationale de Dakar, qui est significative… Q: Le combat pour l'égalité entre les hommes et les femmes est un vaste chantier. Quelles en sont les priorités à votre avis? R: Il est question de faire en sorte que les préoccupations des femmes soient prises en compte dans des politiques et programmes. Je ne suis pas sûre que les hommes puissent valablement représenter les femmes et exprimer leurs besoins… Il faut que s’exprime le leadership des femmes dans les mécanismes de décision. Pour ce faire, il faut qu’elles parlent elles-mêmes de leurs préoccupations. C’est cela qui est au centre du combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes. A mon avis, la priorité, c’est s’occuper des plus défavorisées parmi les femmes et celles qui sont victimes de violences dans les zones de conflits. La priorité, c’est aider ces sans voix à se faire entendre. Q: Pensez-vous que l'opportunité soit donnée aux femmes de mieux prévenir et résoudre les conflits lorsqu'elles sont dans certaines sphères comme l'armée? R: C’est important d’avoir des femmes dans l’armée… Ouvrir l’armée aux femmes, c’est leur assurer une partie de la sécurité humaine et ouvrir des pistes de solution à l’insécurité et aux conflits. Nous travaillons à la problématique d’intégration des femmes dans les armées, en aidant les pays à faire des plans d’action. Nous élaborons des plans d’action de mise en œuvre de la Résolution 1325 de 1973 de l’ONU, qui permet aux femmes d’aller au cœur des appareils militaire, judiciaire et politique pour les transformer. Q: Dans le plaidoyer genre, il est souvent question de la représentativité des femmes dans les instances de décision. Cet aspect n’est-il pas de nature à éclipser les autres comme la condition des femmes rurales? R: Les préoccupations de la femme rurale sont au cœur du combat. La femme rurale, c’est d’elle qu’il s’agit surtout. Il est question de faire en sorte que son cadre de vie puisse s’améliorer. Il faut lui donner les mêmes outils que l’homme… Il faut améliorer son accès au crédit, à la terre, aux services de santé et la protéger du mariage précoce. C’est ce que nous faisons au sein de l’organisation 'Femmes Africa Solidarité'. Nous travaillons avec les femmes vivant dans des pays en conflit, en essayant d’emmener les Etats à améliorer les appareils politique, économique, etc. Sans cela, je ne pense pas que nous puissions transformer réellement la société. Q: Malgré les déclarations et protocoles adoptés ça et là, la représentativité et la condition des femmes ne sont-elles pas encore faibles? R: Si vous regardez les étapes depuis la plateforme de Beijing (Chine) en 1995 à maintenant, vous verrez qu’il y a eu des avancées notoires. On ne peut pas le nier. Nous ne pouvons pas dire que la plateforme de Beijing a été ignorée… La Résolution 1325 a permis à des femmes d’aller à la table des négociations à l’ONU. Elle a permis aux femmes de dialoguer avec le Conseil de sécurité de l’ONU sur des questions fondamentales. Cette résolution a permis à la femme que je suis de m’enfermer avec l’ONU, en présence de Ban Ki-moon (le secrétaire général), pour parler de la paix, de la sécurité et des femmes. Avec Mary Robinson, ancienne présidente de l’Irlande, nous avons pu influencer le Conseil de sécurité de l’ONU… Cependant, il reste beaucoup à faire. Je suis d’accord que la femme rurale continue de souffrir, malgré les belles performances qui font que les femmes constituent plus de la moitié du parlement rwandais. Il y a des pas qui sont certainement très lents. Mais, les femmes ne sont pas restées les bras croisés, même si le pouvoir économique et politique reste entre les hommes. Et, c’est en cela qu’il faut les défier. Mais, il ne faut pas le faire en prenant les armes. Nous sommes en train de défier les hommes pour partager avec eux ce gâteau: le pouvoir politique et économique.