RD CONGO: Elykia, handicapée physique, refuse la mendicité

KINSHASA, 30 mai (IPS) – Tout le monde au quartier Abattoir, dans la commune de Masina à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), l’appelle affectueusement «Mama Elykia». De son vrai nom, Marie-Louise Angenga, cette jeune femme dont on a du mal à deviner l’âge, est une handicapée physique.

Elle est mère de deux filles, âgées de 18 et 15 ans, qu’elle a eues avec deux hommes différents et qui, à chaque fois, on refusé de reconnaître leur paternité. «Peut-être qu’ils avaient honte d’avoir eu une relation amoureuse avec une personne handicapée comme moi», pense-t-elle. «Elykia» signifie «Espoir» en Lingala, l’une des quatre langues nationales de la RDC, qui est plus parlée à Kinshasa. Elle n’a pas l’usage de ses jambes et marche péniblement au moyen de béquilles. Contrairement aux autres personnes vivant avec un handicap et qui, pour la plupart n’ont pas de toit, Mama Elykia, grâce à sa créativité, est propriétaire de sa maison. La devanture de sa résidence est pavoisée par deux enseignes lumineuses sur lesquelles on peut lire: «Dépôt de pains Mama Elykia» et «Haute couture moderne Mama Elykia».

Cette femme qui suscite l’admiration des gens de son quartier pour la qualité de son travail, n’est pas née handicapée physique. Elle l’est devenue. «Je suis née normale. A l’âge de cinq ans, j’ai été terrassée par la paralysie flasque, communément appelée Konzo en RDC, maladie causée par des composés se trouvant dans le manioc amer et qui attaque les membres inférieurs. J’ai alors perdu l’usage de mes jambes», raconte-t-elle. «Après plusieurs séances de rééducation physique dans un centre de kinésithérapie, j’ai réussi quand même à marcher, bien que difficilement. Dans cet état et étant une fille, je suis devenue un poids pour ma famille. Personne ne s’occupait de moi», dit-elle. «Je n’avais plus aucune considération de la part de mes frères et sœurs qui refusaient de m’emmener à l’école sur leur dos. Jusqu’à l’âge de 15 ans, j’étais encore analphabète. J’étais triste car je voyais mon avenir sombrer».

Malgré toutes ces difficultés, Mama Elykia ne se laisse pas emporter par le désespoir. «J’ai intégré plusieurs associations et organisations non gouvernementales locales qui encadrent les personnes vivant avec un handicap. Grâce à ces structures, j’ai suivi un cours d’alphabétisation. J’ai aussi appris la teinturerie, la salaison de poisson, la fabrication du savon, de parfums et de liqueurs, de petits métiers qui m’ont permis de vendre les produits fabriqués et de me prendre en charge», explique-t-elle. Le curé de la paroisse catholique du quartier lui a acheté une machine à coudre. «J’ai appris la couture. A mon tour, j’ai initié ma fille aînée qui tient désormais d’une main de maître notre atelier de couture déjà célèbre dans le quartier», affirme Mama Elykia. «Toutes ces activités m’ont rapporté 2.000 dollars américains qui m’ont permis d’investir dans la panification. J’ai ouvert chez moi un dépôt de pains. Je reçois 5.000 pains chaque matin. J’ai une chaîne de vendeuses qui les écoulent sur le marché du quartier. Je leur vends le pain à 200 francs congolais (FC) la baguette», indique-t-elle. «Sur un pain vendu, je gagne 20 pour cent, c’est-à-dire, environ 20 FC. Je réalise ainsi un bénéfice journalier de… 100.000 FC, environ 91 dollars américains. J’ai une grosse clientèle et tous les pains sont épuisés», ajoute Mama Elykia.

Hier, femme handicapée sans la moindre considération de la part de la société, grâce à son courage, à sa ferme détermination, Mama Elykia a réussi à tailler son chemin dans la pierre. Elle a donné un sens à sa vie. Par son travail, elle est devenue utile à sa famille, ainsi qu’à toute la communauté de son quartier.

Marie-Louise Angenga est maintenant une référence, tout le monde la cite en exemple. On parle d’elle comme d’une «femme courage». Elle suscite l’admiration de tout le monde. Le curé de la paroisse catholique du quartier, qui l’a soutenue, estime «qu’avec ses 60 millions d’habitants, si la RDC avait 10 millions des femmes du genre de Mama Elykia, à elles seules, les Congolaises auraient sauvé ce pays. Marie-Louise Angenga se dit triste de voir que les autres personnes vivant avec un handicap se livrent à la mendicité au lieu de tirer profit de leurs membres valides pour gagner leur vie.

«Je regrette beaucoup de voir certaines personnes ayant un petit handicap se livrer à la mendicité au lieu d’apprendre un métier tel que la cordonnerie ou la couture. Des métiers qui ne les obligent pas à effectuer des déplacements. Ils ne veulent pas apprendre à pêcher, ils veulent qu’on leur donne du poisson tous les jours. A cette allure, ils ne se développeront jamais, ils resteront toujours pauvres. Ils doivent se battre pour gagner leur vie», souligne Mama Elykia.

*(Urbain Saka-Saka Sakwe est journaliste en RD Congo et a écrit cet article pour 'Gender Links', une ONG d’Afrique australe qui lutte pour l’égalité de genre. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre Gender Links et IPS).