FREETOWN, 10 mai (IPS) – Joséphine Bangali, une femme seule, puise l'eau du puits pour la bouillir sur un feu de bois afin de pouvoir stériliser ses instruments.
Le centre de santé est fait de terre cuite. Dans l’une de ses trois salles se trouve un lit bancal sur lequel Bangali peut recevoir les malades hospitalisés; c’est aussi la salle dans laquelle elle aide les femmes à accoucher. Elle se sert d’une lampe à pétrole la nuit – et aussi d’une torche quand elle peut acheter des piles.
“Les causes sous-jacentes de la mortalité maternelle et infantile sont considérables et énormes”, déclare Bangali. “Pour régler ces problèmes, le gouvernement a vraiment besoin de les prendre d’abord à la racine”.
Et la racine est ici dans le village de Bellentin, où Bangali est la seule infirmière desservant 15 villages – 3.000 personnes – dans la chefferie de Bumpeh, dans le district de Moyamba, au sud de la Sierra Leone.
Quand les pluies arrivent, l'eau creuse de profonds ravins sur les routes. Bangali a indiqué à IPS qu’il n'y a pas eu d’approvisionnement régulier en médicaments pour répondre aux besoins de ses malades, notamment les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans.
“La plupart du temps, je dois acheter mes propres médicaments dans la grande ville et les revendre à mes patients sur une base de recouvrement des coûts, qu’ils sont la plupart du temps incapables de payer et cela signifie que je suis incapable de récupérer mon argent. Le gouvernement me donnait seulement un traitement d’environ 150.000 leones (35 dollars) par mois”, a déclaré Bangali.
Bangali manque parfois de gants, et doit s'occuper des malades à mains nues, se mettant en danger dans une région où peu de gens connaissent leur statut sérologique.
Lorsqu’elle est confrontée à un cas qui nécessite d’être renvoyé à l'hôpital de Moyamba, situé à 65 kilomètres, elle est obligée de marcher jusqu'au prochain village, situé à 1,5 km pour avoir le réseau sur son téléphone portable afin d’appeler l'ambulance. Le véhicule met du temps pour arriver, luttant sur les mauvaises routes. Parfois on demande à la famille du patient de payer le carburant afin que l'ambulance puisse faire le voyage de retour.
Selon l'Indice de développement humain de l’ONU, une femme sur huit en Sierra Leone risque la mort pendant la grossesse ou l'accouchement. Un enfant sur 12 meurt avant son premier anniversaire. Ce sont quelques-uns des taux de mortalité maternelle et infantile les plus élevés dans le monde.
Au cour du 49e anniversaire de l'indépendance de la Sierra Leone obtenue de la Grande-Bretagne, le gouvernement à Freetown a annoncé qu'il est en train d’étendre la gratuité des soins médicaux à toutes les femmes enceintes, aux mères allaitantes et aux enfants de moins de cinq ans.
Ce projet vise à couvrir 230.000 femmes enceintes et près d’un million d’enfants.
Près de 71 millions de dollars ont été engagés dans le projet par les partenaires au développement – notamment l'Aide irlandaise, le ministère britannique du Développement international, le Fonds des Nations Unies pour la population, le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), l'Organisation mondiale de la santé et la Banque mondiale.
Abass Kamara, responsable des informations publiques au ministère de la Santé nationale, a affirmé que ce programme ambitieux est toujours confronté à un déficit de financement d'un peu plus de 20 millions de dollars.
Et pourtant… est-il assez ambitieux? Brima Sheriff, directeur d'Amnesty International en Sierra Leone, estime que pour faire face à la mortalité maternelle et infantile, il est nécessaire d'élargir le centre d’intérêt.
“Malgré ces énormes ressources injectées dans la gratuité des soins de santé, le gouvernement devrait se concentrer plutôt sur l'amélioration des conditions des routes. Car nous pouvons acheter plusieurs ambulances, si les routes ne sont pas accessibles, les ambulances ne valent rien”, a-t-il déclaré à IPS. “Et les femmes et les enfants continueront de mourir parce qu'ils ne pourront pas accéder aux soins gratuits”.
Le rapport 2009 d’Amnesty International, intitulé “Hors de portée: le coût de la santé maternelle en Sierra Leone”, indique que les taux élevés de mortalité maternelle résultent d'une combinaison de facteurs, notamment le manque d'accès aux soins de santé à cause du coût élevé (et de la crainte du coût), les mauvais réseaux de référence, le manque de personnel médical qualifié et de l’insuffisance des médicaments et du matériel médical.
En outre, le rapport a cité “la discrimination contre les femmes et les facteurs sociaux qui contribuent à saper le droit des femmes à la santé, et le manque de responsabilité à divers niveaux du système des soins de santé pour assurer la disponibilité, l'accessibilité, l'acceptabilité et la qualité des services de soins de santé”.
“Je crois que nous commencerons à voir des impacts considérables dans la capitale, mais l'écart dans la réalisation des soins de santé gratuits sera grandissant dans les districts, les villes et les villages si le gouvernement ne fournit pas progressivement des routes, l'électricité et l'eau à chaque partie du pays”, a déclaré Sheriff.
La question de personnel qualifié est sérieuse. Kamara, porte-parole du ministère de la Santé, a déclaré à IPS qu’il y a seulement 825 infirmiers d’Etat dans le pays; le pays a besoin de 1.175 autres. Il a également révélé qu'il y a seulement cinq gynécologues/obstétriciens – seulement 75 médecins au total – dans les services publics de tout le pays.
“Le gouvernement est incapable d'attirer ces professionnels en raison de la mauvaise structure salariale dans le pays”, a indiqué Kamara.
“Imaginez: un médecin qualifié recevait moins de 400 USD par mois”, a dit Sulaiman Conteh, médecin à l'Hôpital de Connaught, le plus grand hôpital de Freetown. “C’est vraiment dérisoire et beaucoup de nos collègues ne pouvaient pas travailler dans le pays pour de telles sommes maigres; alors, ils sont en train de quitter pour d'autres pays africains et européens”.
Toutefois, une grève qui a récemment pris fin a porté ses fruits. Le gouvernement a augmenté la masse salariale du secteur de la santé à environ 125 millions de dollars par an, ce qui représente six pour cent du total des recettes nationales collectées.
Les avantages de la nouvelle attention portée sur les besoins de santé du pays commencent à se faire sentir dans des milieux comme Bellentin, où Josephine Bangali est optimiste.
“Le gouvernement a régularisé mes services très récemment dans la préparation du [programme] de la gratuité des soins de santé. Maintenant, j'espère recevoir mon premier salaire à la fin du mois après presque un an sans salaire”, a déclaré Bangali. “Cela montre bien qu'ils sont prêts pour la réussite de ce [programme]”.

