Q&R: ''La xénophobie existe depuis longtemps dans ce pays''

DURBAN, 24 juin (IPS) – De jeunes adultes en Afrique du Sud ont de plus en plus le sentiment que le gouvernement les a laissé tomber. Ils déplorent le manque d'accès aux opportunités d'emplois, la pauvreté et plusieurs ont pratiquement perdu l'espoir de voir leur situation s'améliorer dans la prochaine décennie.

Kristin Palitza a eu un entretien pour IPS avec deux jeunes Sud-Africains sans emploi et une jeune réfugiée du Rwanda au sujet de la création d'emplois, de la fourniture des services et de la récente vague d'attaques xénophobes dans le pays. Sthabiso Khumalo (20 ans) est sans emploi depuis qu'il a réussi à son examen d'entrée à l'université en 2004. Il vit avec sa grand-maman, sa tante, sa sœur et deux cousins dans une maison RDP à Chesterville, un township sur la périphérie de Durban. Depuis que son frère plus âgé est décédé l'année dernière, sa tante, qui vend des cartes de recharge pour gagner sa vie, est devenue la principale source de revenu de la famille. Thokalele Tshawulwayo (26 ans) vit à Clermont, environ 15 kilomètres au nord de Durban, avec sa sœur qui la supporte financièrement. Elle était employée comme ouvrière d'usine jusqu'à 2006, lorsque la société a fermé définitivement et depuis lors, elle n'a pas pu trouver un emploi permanent. Régine Umutoni (20 ans) a fui la guerre au Rwanda lorsqu'elle avait six ans et vit en tant que réfugiée en Afrique du Sud depuis 1996. Elle vit avec sa mère au centre-ville de Durban, dans un immeuble "réservé" aux réfugiés. Régine gagne de l'argent en travaillant comme serveuse ou à la plonge dans des restaurants la nuit pour supporter ses études. IPS : Pensez-vous que le gouvernement sud-africain a fait son travail en termes de fourniture de services — créer des emplois, fournir des logements et des services de santé? Sthabiso (S) : Peu de choses se font. Ce que le gouvernement promet, il n'en est pas à la hauteur. Spécialement pendant la période électorale, il fait des promesses vides. Mais le plus grand problème est celui des fonctionnaires ici [au niveau local]. Ils donnent du travail uniquement à leurs parents et proches.

Thokalele (T) : Les riches deviennent plus riches et les pauvres deviennent plus pauvres. Il n'y a pas d'opportunités. Le gouvernement n'est pas du tout à la hauteur. Vous ne pouvez pas vous [permettre de] penser à l'avenir, vous vivez seulement au jour le jour. C'est pourquoi nous avons des violences [xénophobes], à cause du manque d'emploi. Régine (R) : Le gouvernement sud-africain n'a pas du tout fait son travail. Il néglige les choses jusqu'à ce qu'elles dégénèrent. La xénophobie existe depuis longtemps dans ce pays, mais personne n'a jamais rien fait à ce sujet. Des réfugiés également n'ont pas accès aux logements publics. Nous devons vivre dans des bâtiments dégradés sans eau courante et avec une mauvaise hygiène là où aucun Sud-Africain ne veut vivre. IPS : Comment vous sentez-vous à propos de l'afflux de réfugiés et de ressortissants étrangers en Afrique du Sud. T : Les réfugiés ne constituent pas le problème, mais la manière dont ils rentrent clandestinement dans le pays. Le gouvernement doit avoir des politiques plus strictes. Nous ne sommes pas aussi riches pour les supporter eux tous. S : Des gens se plaignent que les étrangers ne payent pas les taxes, s'abritent dans les rues et enlèvent les femmes [aux hommes sud-africains]. Plus nous sommes nombreux dans ce pays, plus de [ressources] nous devons partager avec beaucoup de gens. La croissance de la population constitue un problème pour l'économie. L'argent manque. Il est même difficile maintenant de trouver l'argent pour enterrer votre propre frère. R : Vous ne pouvez pas dire aux gens de rester et de mourir dans leurs pays s'il y a la guerre. En tant que pays tiers, vous ne pouvez pas permettre que toutes ces atrocités se produisent sans rien faire. Si la guerre éclatait en Afrique du Sud, où iraient les Sud-Africains? Nous avons une responsabilité partagée, une obligation partagée. En vue de produire un impact, nous devons tous consentir des sacrifices. Et que faut-il sacrifier pour sauver une vie? IPS : D'où pensez-vous que la haine sous-jacente des ressortissants étrangers provient? T : Il y a de plus en plus de personnes en Afrique du Sud, mais de moins en moins d'emplois et les prix de tous les produits deviennent plus élevés. Les prix des denrées alimentaires sont montés à cause des réfugiés. Des étrangers veulent travailler pour peu d'argent et rendent mauvaise la situation salariale pour nous Sud-Africains. S : Les réfugiés ont apporté beaucoup de crimes dans le pays, et le gouvernement a provoqué cette situation parce qu'il ne la contrôle pas [l'afflux des réfugiés]. Actuellement, les violences ont donné une mauvaise impression de l'Afrique du Sud à travers le monde. Pour arrêter cela, le gouvernement doit créer des régions pour que les réfugiés y vivent. Les combattre n'est pas une solution. La violence est mauvaise. Le gouvernement doit empêcher que de plus en plus d'étrangers viennent ici et aider plutôt les Sud-Africains. R : La haine provient du manque d'information et du manque de tolérance. Des gens ne comprennent pas correctement la situation. Les Sud-Africains disent que les étrangers prennent leurs emplois, mais la réalité est que le gouvernement [sud-africain] ne crée pas d'emplois, ne fournit pas de services. La plupart des réfugiés sont également sans emploi, ou doivent faire des travaux qu'aucun Sud-Africain ne veut faire, de toute façon. Les Sud-Africains déversent leur frustration sur les gens qui ne sont pas les vrais responsables. IPS : Pourquoi pensez-vous que les gens recourent à la violence pour régler des conflits? S : Des gens recourent à la violence parce que le gouvernement ne satisfait pas à leurs besoins. Les étrangers corrompent et plusieurs sont impliqués dans le crime. Ceci crée des problèmes avec les Sud-Africains. T : La police n'est pas efficace. Elle ne lutte pas contre le crime. Elle est inutile, alors les gens doivent résoudre les problèmes eux-mêmes. R : La violence est le seul moyen par lequel ils [Sud-Africains] savent agir. Ils ne savent pas comment négocier. Je ne pense pas que la colère que nous voyons soit dirigée vers les étrangers en soi. Je pense que les Sud-Africains n'ont jamais réglé la colère qu'ils nourrissaient depuis 1994 et le gouvernement n'écoute pas [son peuple]. Je pense que les attaques sont un moyen pour les Sud-Africains d’attirer l'attention du gouvernement. Ils veulent montrer qu'ils sont prêts pour les élections de 2009. IPS : Y a-t-il des tensions entre les Sud-Africains et les ressortissants étrangers dans les régions où vous vivez? S : Non, c'est calme. Nous avons des étrangers qui gèrent des boutiques et des sociétés à Chesterville et ils sont quand même soutenus pas les autochtones. T : Tout le monde parle des attaques, mais rien de mauvais ne s'est produit à Clermont. R : Les tensions ont toujours été là, pendant des années. C'est seulement maintenant qu'elles ont attiré l'attention du public. Il y a la tension principalement dans les régions où beaucoup d'étrangers vivent en concentration. La nuit, nous avons des gens qui marchent dans les rues, criant "tapez-les, tapez-les". Je connais beaucoup de gens qui sont à l'hôpital [après avoir été attaqués]. Je me sens menacée aux stations de taxi. Je ne parle pas pour éviter d'être identifiée comme une étrangère. IPS : Imaginez une Afrique du Sud dans dix ans. Notre situation s'améliorera-t-elle ou empirera-t-elle? S : Le niveau de vie sera même plus bas. Il y aura plus d'inflation. Nous vivrons dans l'enfer si cela continue comme maintenant. Nous devrons compter les uns sur les autres. Nous devrons nous soutenir les uns les autres. T : Notre situation empirera. Il y aura plus de crimes. Si le gouvernement n'arrive pas à créer des emplois, nos problèmes ne seront pas résolus. Les gens ont montré qu'ils ne se préoccupent pas de leurs prochains. Ils ne veulent plus partager avec leurs voisins. Il n'y a plus de sens de la communauté. R : L'avenir n'a pas l'air radieux. Il dépendra de la manière dont le gouvernement sud-africain s'occupe maintenant de la xénophobie. La manière dont vous vous occupez d'autres personnes se reflète toujours sur la manière dont vous pourrez faire face à votre propre situation. Et elle ne semble pas être bonne.