COMMERCE-AFRIQUE: ''Créer des marchés régionaux pour empêcher la faim''

LE CAP, 27 mai (IPS) – Des accords commerciaux régionaux pourraient non seulement servir à protéger des agriculteurs dans des pays en développement, mais pourraient aussi être utilisés pour la distribution rapide de l'aide alimentaire en provenance des pays voisins en temps de famine.

Luisa Bernal, coordinatrice du programme de développement commercial au 'South Centre' à Genève, a fait ces remarques la semaine dernière dans une interview avec IPS sur les relations entre la dépendance des matières premières et le développement. Le 'South Centre', ensemble avec 'ActionAid', a achevé récemment un rapport révélant comment quelques grands joueurs se sont procuré la plus grande part du commerce de produits agricoles pour eux-mêmes. Le 'South Centre' est une organisation intergouvernementale œuvrant pour le renforcement de la coopération Sud-Sud tandis que 'ActionAid', une organisation non gouvernementale, est engagée dans le plaidoyer et la recherche sur la pauvreté. "Il y a beaucoup de valeur dans le fait que des pays en développement se mettent ensemble dans leurs régions et pensent à comment créer leurs marchés et quel type de biens ils produisent", a déclaré Bernal. "Il y a cette vision d'une Afrique unie, intégrée et des organes régionaux peuvent la rendre possible. "Par exemple, lorsque vous avez un déficit alimentaire dans une partie de l'Afrique, des produits alimentaires affluent des Etats-Unis, alors qu'un voisin pourrait être en mesure de satisfaire à ce besoin".

L'unité économique régionale peut aider à protéger des producteurs dans des pays en développement, indique le rapport. Des pays en développement devraient développer des politiques de concurrence régionales pour protéger leurs propres marchés de la concentration du marché. La plupart des pays en développement n'ont pas la capacité institutionnelle et humaine de mettre en œuvre une politique de concurrence à un niveau national. Ils devraient également aller plus loin et se lancer dans la négociation des règles de concurrence mondiales, recommande le rapport. Dede Amanor-Wilks, directrice de 'ActionAid' pour l'Afrique de l'ouest et du centre, déplore le fait que des producteurs en Afrique et dans d'autres parties du monde en développement ne semblent pas profiter de la montée actuelle des prix des denrées alimentaires. "Le Nord industrialisé et riche a fixé les règles du jeu mais, au lieu de tenir ses producteurs responsables de ces règles, il perturbe les marchés en leur faveur. Pendant ce temps, des producteurs africains, dont les gouvernements ont accepté de jouer par ces règles, sont perdants", indique-t-elle dans une déclaration introduisant le rapport. Des sociétés multinationales utilisent leur poids croissant pour déformer les termes de l'échange au détriment des pauvres, selon le rapport. Par exemple, en 1998, les six premières sociétés commerciales de café détenaient la moitié du marché mondial. En 2002, les trois premières détenaient 45 pour cent de ce marché. En 2002, seulement deux sociétés contrôlaient 75 pour cent du commerce mondial de céréales. Ce type de concentration du marché, ensemble avec l'inconstance des prix des produits de base et la baisse à long terme de ces prix, constituent trois caractéristiques du marché des matières premières donné pour être problématique. La concentration du marché donne aux sociétés multinationales le pouvoir de dicter les termes de l'échange, rendant difficile aux pays en développement qui dépendent des matières premières, de s'en sortir. Ces pays sont déjà confrontés à l'imprévisibilité des prix des matières premières, un dilemme qui entraîne des fluctuations dans le produit intérieur, les épargnes et les recettes fiscales du gouvernement. La planification à long terme devient donc difficile et l'investissement prend un coup, et le développement économique est ainsi entravé. Ceci crée une situation inextricable dans laquelle ces pays ne peuvent pas quitter le stade de fournisseurs de produits de première nécessité et de matières premières.

Le Burundi, qui dépend des exportations de café et de thé pour 87 pour cent de ses gains en devises, est un exemple d'un pays en développement qui a connu ces problèmes. De 1986-1987, les prix du café et du thé ont chuté de 37 et de 20 pour cent respectivement. Par conséquent, les exportations annuelles du Burundi ont dégringolé de 154 millions à seulement 90 millions de dollars. En 1988, les exportations sont remontées à 132 millions de dollars du fait d'une augmentation de sept pour cent dans les prix du café et d'un accroissement dans le volume des exportations, mais elles sont réduites de nouveau l'année suivante à 78 millions de dollars après une baisse de 20 pour cent dans les prix du café. En 2003, les exportations annuelles totales du Burundi s'élevaient seulement à 37 millions de dollars. Le commerce international de matières premières pourrait aider au développement économique et à la réduction de la pauvreté, mais une politique doit être mise en place pour aborder la concentration du marché. Des accords internationaux sur les produits de base et les commissions de produits agricoles nationaux, qui garantissaient dans le passé un prix équitable et réduisaient la vulnérabilité des producteurs aux chocs du marché, devraient être réintroduits, indique le rapport. Bernal a déclaré à IPS que les offices de commercialisation de l'Etat ont été démantelés à cause des politiques de libéralisation actuelles. Ces politiques ont également conduit à la dégradation des infrastructures telles que les routes, parce que des pays ont été encouragés à se concentrer uniquement sur la production des produits pour les exportations plutôt que de créer leurs propres marchés intérieurs et régionaux. Des agriculteurs ont besoin de routes pour se rendre aux marchés. Selon Bernal, la crise alimentaire pourrait être une opportunité pour donner la priorité au développement agricole dans des pays qui dépendent des matières premières. Le financement du développement rural et des infrastructures à travers l'aide peut aider plusieurs personnes pauvres juste en dessous du seuil. "L'investissement dans l'agriculture a un effet multiplicateur significatif", observe-t-elle.

David Zounmenou, un chercheur principal à l'Institut des études de sécurité à Pretoria, en Afrique du Sud, affirme que le Sénégal investit actuellement 500 millions de dollars pour importer du riz à cause de sa rareté. "Cet argent aurait pu être utilisé pour l'irrigation et les infrastructures agricoles. Nous avons besoin d'une approche à long terme vers l'agriculture", dit-il. La gouvernance est également un facteur pour améliorer les conditions aux producteurs. Zounmenou soutient qu'elle n'aide pas à augmenter les taxes, mais l'argent favorisait seulement un groupe particulier, tel que l'élite au pouvoir, au lieu des agriculteurs. Le rapport note que les pays développés n'ont pas honoré leurs engagements d'aider les pays en développement pendant les temps difficiles. Toutefois, Joachim von Braun de 'International Food Policy Research Institute' à Washington, aux Etats-Unis, estime que des pays industrialisés ne fixent plus seuls les règles commerciales. "Aujourd'hui des pays en développement utilisent beaucoup les diverses décisions de l'Organisation mondiale du commerce, et les interdictions d'exportations récentes avaient été initiées par des pays en développement". Il souligne que les producteurs agricoles dans des pays développés avec accès aux infrastructures et ceux qui se sont organisés en groupes récoltent réellement le bénéfice de la montée des prix des denrées alimentaires.