DEVELOPPEMENT-NIGERIA: Brûlés vifs, alors que l'histoire se répète

LAGOS, 28 déc (IPS) – "Le lieu, le moment, une circonstance toute parfaite pour ce genre de tragédie", a déclaré Bode Olufemi de 'Environmental Rights Action', la branche nigériane affiliée au groupe non gouvernemental 'Friends of the Earth' (Amis de la terre).

Olufemi venait de marcher à travers les ruines affligeantes d'un incendie de pipeline pétrolier qui s'est déclaré dans la capitale économique du Nigeria, Lagos, mardi. Le dernier bilan fait état de près de 270 morts dans l'incident, qui a vu des habitants de la banlieue d'Abule-Egba tenter de recueillir de l'essence d'un pipeline vandalisé pour le vendre. Malgré ses ressources pétrolières substantielles, le Nigeria connaît actuellement une grave pénurie pétrolière : un litre d'essence se vend à environ 1,5 dollar, approximativement trois fois le prix normal. "Le lieu où s'est déroulé l'incident est une zone abritant les plus pauvres parmi les pauvres. Là où les gens doivent lutter dur pour joindre les deux bouts, ils ont pensé que c'était leur tour de se faire un peu d'argent", a indiqué Olufemi à IPS.

Avec plusieurs corps restants encore à être retrouvés, on craint que le bilan définitif ne soit beaucoup plus lourd.

Plus de 300 personnes ont été également blessées dans l'incendie, dont certaines sont dans un état critique. Par ailleurs, de nombreuses maisons, deux scieries, une usine de recyclage de plastique, trois ateliers mécaniques, un marché, une église et une mosquée ont pris feu.

Les voleurs d'essence avaient percé l'oléoduc à la faveur de la nuit, et ont laissé l'essence s'échapper. "A deux heures environ du matin, quelques personnes qui étaient au courant de la fuite ont commencé par aller vers l'oléoduc avec des seaux en plastique et des jerrycans pour récupérer l'essence qui coulait", a indiqué à IPS, Bola Adeyi, qui vit dans la zone.

"Vers quatre heures du matin, tout le quartier avait été réveillé par le bruit d'une foule recueillant l'essence qui s'échappait de l'oléoduc", a ajouté Adeyi. "Pour la plupart d'entre eux, c'était comme une manne tombée du ciel".

Mais tout ceci s'est terminé tragiquement vers 8 heures locales, lorsque l'incendie s'est déclaré, comme cela avait été souvent le cas, auparavant. Ces dernières années, le Nigeria a enregistré un grand nombre d'incendies de pipeline qui ont fait plus de 2.000 morts. Les oléoducs sont généralement situés dans des banlieues très pauvres. Olufemi — qui suit de près les désastres d'oléoduc — croit que si cette infrastructure était située dans des zones où vivent les riches, quelque chose aurait été fait pour arrêter les cas fréquents d'incendies de pipelines.

Le fait que ces banlieues pauvres existent même est la preuve du paradoxe de l'abondance qui détruit le Nigeria. Alors que ce pays ouest-africain est le sixième plus grand producteur de pétrole au monde, gagnant des milliards de dollars par an en recettes issues des ventes du pétrole, très peu de citoyens ont récolté les bénéfices de plus de 40 ans d'exploitation pétrolière. "La corruption massive empêche la majorité des gens d'avoir accès aux richesses pétrolières, et ceci donne le désespoir… aux pauvres qui vivent avec ces oléoducs", affirme Patrick Naagbaton, un habitant du delta du Niger où se trouve le gros des pipelines pétroliers du Nigeria.

"C'est la rage de changer leurs sorts qui pousse ces pauvres à aller prendre de l'essence chaque fois que des voleurs percent les pipelines pétroliers".

Le fait que ceux qui recueillent l'essence n'aient la possibilité de gagner que quelques dollars et qu'ils exposent leurs vies à un risque énorme en le faisant, signifie peu, affirme Naagbaton, ajoutant : "Ils n'ont pas accès aux besoins fondamentaux de la vie; ils veulent à tout prix se faire de l'argent, peu importe le montant".

Mais Levi Ajuonuma, directeur général du groupe en charge des affaires publiques à la 'Nigeria National Petroleum Corporation' — la société d'Etat à qui appartiennent les pipelines — estime qu'il ne peut y avoir de justification au siphonnage de l'essence.

"C'est une activité criminelle qui ne doit pas être admise. Nous regrettons les pertes en vies humaines, mais tout individu qui va délibérément essayer d'ouvrir les oléoducs sait qu'il pourrait mourir en le faisant", a-t-il déclaré à la télévision nationale.

La plupart des oléoducs transportent du pétrole brut, tandis que quelques-uns — comme celui qui a pris feu cette semaine — contiennent de l'essence raffinée.

La pratique du perçage de pipelines pour voler de l'essence est appelée localement "mise en soute de l'essence". Ceux qui sont y impliqués viendraient hors des communautés où se trouvent les pipelines, et font partie des syndicats qui percent des oléoducs à haute pression avec un équipement spécialisé pour siphonner l'essence dans des tankers et des barges pétrolières.

Selon certaines informations, ils se font des millions de dollars par an à travers cette pratique, alors qu'ils échappent constamment à une arrestation. Ils travailleraient également conjointement avec de puissants individus dans la société nigériane.

Ajuonuma a dit que la NNPC faisait tout pour mettre fin à la série d'incendies de pipelines, travaillant étroitement avec des communautés proches des oléoducs pétroliers pour leur faire prendre conscience des dangers du siphonnage de l'essence. "Aucune quantité d'essence ne vaut une vie humaine", a-t-il noté. Mais le gouverneur de l'Etat de Lagos, Bola Tinubu, estime que les solutions réelles au problème se trouvent ailleurs.

"Comment allons-nous combattre cela, comment allons-nous arrêter cela, si nous ne luttons pas contre le chômage, si nous ne combattons pas le désespoir dans le pays, si nous ne faisons pas bien les choses — de la manière dont elles devraient être faites".