NEW DELHI, 22 déc (IPS) – Qu'appelez-vous une rencontre de cinq jours réunissant 50.000 personnes, qui présente plus de 350 panels, conférences, séminaires et ateliers sur une variété de questions sociales, politiques et culturelles, avec des festivals de films, des événements musicaux et de théâtre, et des manifestations riches en couleurs organisées par divers groupes de danse pour différentes causes?
Est-ce un carnaval, un grand rassemblement ou une extravagance qui ne sert pas à grand-chose excepté à promouvoir la bonhomie parmi des gens de même sensibilité? Ou est-ce un espace important pour des discussions et des débats pour des mouvements de la société civile puisqu'ils luttent pour élaborer des alternatives à la mondialisation menée par des entreprises et pour bâtir un dynamisme assez solide pour amener un changement social et politique dans les intérêts à long terme des personnes défavorisées? En partant de l'expérience de plusieurs participants du Forum social de l'Inde (FSI) tenu à Delhi du 9 au 13 novembre, la réponse semblerait être un mélange des deux.
"Il n'y a simplement pas de doute que le fait de participer au forum avec son atmosphère festive et sa variété stupéfiante est une expérience grandissante pour la plupart des activistes, malgré toutes ses limites", déclare Dunu Roy, directeur de Hazards Centre, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Dehli, qui travaille sur des questions de subsistance des pauvres.
Le FSI fait partie du processus du Forum social mondial qui a démarré à Porto Alegre au Brésil en 2001. Le FSM a été conçu comme une remise en cause directe et une réplique idéologico-politique au Forum économique mondial, une rencontre des 1.000 plus grandes compagnies au monde, des responsables gouvernementaux et des consultants d'entreprises, organisée tous les ans à Davos, en Suisse.
Le FSM s'est développé naturellement à partir des luttes aussi bien dans le Sud global que dans le Nord contre la mondialisation néolibérale et ses conséquences profondément injustes et biaisées. Il a été précédé en 1999 par des protestations dramatiques à Seattle, à Washington, contre l'Organisation mondiale du commerce (OMC), et est stimulé par de nouvelles mobilisations dans le Sud. Au nombre de celles-ci, figuraient le Parti des travailleurs au Brésil, le soulèvement des Zapatistes au Mexique, la lutte contre le barrage de Narmada en Inde, et le mouvement du peuple Ogoni contre des multinationales pétrolières au Nigeria.
Pour sa tenue en 2004, le FSM s'est déplacé à Mumbai. L'Inde a également abrité un Forum social asiatique à Hyderabad en 2003, qui s'est révélé être un énorme succès, drainant trois fois le nombre initial de participants estimé à 10.000. Mumbai a attiré 130.000 délégués et a présenté quelque 1.400 conférences et séminaires.
Le FSI dans la capitale indienne a été organisé à trois niveaux : des questions spécifiques à l'Inde, des thèmes partagés avec des pays voisins, et des questions internationales.
Parmi les conférences et séminaires spécifiques à l'Inde, quelques questions figuraient en bonne place, dont l'expérience de l'augmentation du chômage en Inde sous le soi-disant "miracle des huit pour cent"; de nouvelles formes de servitude des travailleurs; l'expropriation sous l'accumulation capitaliste; le déplacement de grands nombres de personnes des centres urbains, des villages et forêts; l'incapacité croissante du système judiciaire avec son parti pris en faveur des riches; l'exploitation continue des femmes, la lutte contre le système de castes et la défense des droits des Dalits (anciens intouchables) et des Adivasis (populations indigènes).
Les thèmes internationaux qui ont drainé de grands nombres d'activistes étaient: l'exploitation accrue du Sud global par des capitaux multinationaux soutenus par des institutions financières internationales; l'OMC contre le commerce équitable; la dette croissante du Sud; l'ouverture coercitive et curieuse des économies du Sud, la perte croissante du contrôle démocratique sur la vie économique aussi bien dans le Nord que dans le Sud; la privatisation de l'eau, de l'électricité et des forêts; le réchauffement de la terre et la responsabilité des Etats pour l'inverser; des mouvements croissants pour des droits et allocations dans les soins de santé, l'éducation et l'émancipation des femmes face à l'opposition farouche des entreprises et gouvernements.
"Si je devais souligner les nouvelles questions d'importance qui ont attiré le plus d'attention et d'énergie, je dresserais une liste relativement courte", affirme Prafulla Samantara, un activiste basé à Orissa, qui travaille pour le 'Lok Shakti Abhiyan' (campagne pour le pouvoir au people). "En premier, vient la question de la terre, ou sa saisie par des intérêts puissants et voraces, aidés par des gouvernements et les tribunaux, pour mettre en place des Zones économiques spéciales pour la production destinée à l'exportation et pour 'embellir' les centres-villes et les rendre accueillants pour le capital global. Ensuite, viennent les questions de l'emploi, en particulier le secteur informel croissant et les nouvelles méthodes de lutte. "Et seulement un peu moins importantes", ajoute Samantara, sont les "questions comme la militarisation et la nucléarisation de l'Asie du Sud, la nécessité d'un désarmement nucléaire global, la lutte pour la justice dans les échanges commerciaux, la sécurité alimentaire, l'opposition à la privatisation, en particulier dans le secteur de l'eau et de l'électricité".
Un trait distinctif du FSI a été l'importance accordée au changement climatique et au commerce de carbone, dans lequel l'Inde est apparue comme un leader inégalé du Tiers-Monde. Des compagnies indiennes tentent de faire des milliards en offrant des projets dans le cadre du soi-disant Mécanisme de développement propre du Protocole de Kyoto. Ils peuvent vendre des crédits de carbone à de grandes compagnies du Nord, qui les achètent pour fuir leur propre responsabilité de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
"Toute l'affaire est totalement frauduleuse", a déclaré Larry Lohmann, auteur d'un nouveau volume 'Commerce de carbone : Une conversation cruciale sur le changement climatique, la privatisation et le pouvoir", dans le journal Dialogue sur le développement. Lohmann a échangé avec un certain nombre d'activistes à la base au FSI et a déclaré que les forces, qui exproprient les tribus de l'Inde aujourd'hui, sont les mêmes qui avaient déraciné les petits fermiers en Europe à travers des "enclos" il y a 250 ans.
"Le commerce de carbone élude la question centrale de la réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre pour arrêter le réchauffement de la terre", soutient Lohmann. "Cela va aggraver sérieusement la crise climatique tout en enrichissant davantage les intérêts des compagnies".
Le FSI a fait également progresser l'interaction entre des partis organisés de gauche de l'Inde et la société civile, qui a commencé en 2003. Plusieurs leaders de la gauche ont pris part au forum et ont partagé leurs expériences et points de vue. "Leur interaction a reconnu l'importance de l'établissement de liens avec plusieurs mouvements, ce que la gauche n'avait pas commencé, mais qu'elle soutient", affirme D. Thankappan de 'New Trade Union Initiative' basée à Mumbai.
"Ces interactions comprennent la campagne pour un plan de garantie de l'emploi rural pour 100 jours de travail pour chaque famille dans un tiers du pays, des initiatives pour organiser les travailleurs du secteur informel, et la mobilisation contre l'expulsion et l'expropriation des pauvres de plusieurs villes. Il est encourageant que la gauche établisse des liens positifs avec ces mouvements et la société civile".
Toutefois, plusieurs activistes sont critiques à l'égard du FSI. "Il est trop excentrique et peu structuré", déclare Ashok Choudhury du Forum national des travailleurs des forêts. "Par conséquent, il ne conduit pas réellement à un dialogue adéquat axé sur l'action entre activistes. Parfois, il ne fait même pas un diagnostic clair des problèmes et fait peu pour bâtir des groupes de solidarité".
Plusieurs autres estiment également que le forum est un espace si ouvert que tout peut passer par lui sans conduire à une coordination réelle sur la stratégie, la planification, ou l'action. "La plupart des questions que le FSI aborde existent déjà dans l'espace de l'activisme réel sur le terrain", affirme Roy. "Le FSI n'a ajouté rien de vraiment nouveau à leur analyse".
Il y a également d'autres questions. Les activistes devraient-ils consacrer autant de temps et d'énergie à l'organisation de ces événements au détriment du travail à la base? Comment de vrais mouvements populaires et des groupes de gauche se prémunissent-ils contre "l'ONG-isation"? "Il n'y a pas encore de réponses claires", souligne Choudhury. "Mais au moins ces questions sont en train d'être posées dans une approche généralement constructive qui voit la valeur (limitée) du processus du Forum social".

