CHALLENGES 2006-2007: Le riz local cherche des consommateurs au Burkina Faso

OUAGADOUGOU, 21 déc (IPS) – Le magasin d'Issa Sako ne grouille pas de monde, à la veille des fêtes de fin d'année. Ce commerçant, qui gère, depuis 2003, un dépôt de riz local à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, envisage de fermer ce magasin au début de l'année prochaine.

"Le riz local n'est pas trop prisé. Les gens préfèrent le riz importé. Je ne réalise pas de profits substantiels sur la vente du riz de Bagré, contrairement au riz étranger", s'indigne Sako. Le riz local est produit à Bagré, dans l'est de ce pays d'Afrique de l'ouest. Dans les marchés du Burkina Faso, on y découvre des stocks de riz en provenance de pays d'Asie : Chine, Inde, Thaïlande et Vietnam.

Le prix du sac de 50 kilogrammes du riz importé varie entre 22 et 30 dollars; et celui de 25 kg coûte environ 10 dollars. Par contre, le sac de 50 kg du riz produit localement (paddy) est compris entre 29 et 32 dollars, et celui de 25 kg varie entre 13 et 16 dollars. Résultat : les producteurs de riz burkinabé arrivent difficilement à vendre leur riz à un prix qui couvre les coûts de production.

Selon Inoussa Koulidiaty, économiste agricole basé à Ouagadougou, en raison des diverses charges des producteurs du riz local des bas-fonds — achat de semences et intrants –, "Le prix plancher réel correspondant aux coûts de production est de l'ordre de 120 à 140 FCFA (environ 24 à 28 cents US) le kilogramme, contre 80 FCFA (16 cents) en moyenne proposés actuellement par les acheteurs".

Koulidiaty explique à IPS qu'avec 28 cents US payés au producteur des bas-fonds irrigués, le coût de production est atteint, mais sans bénéfice. Si le producteur doit réaliser de bénéfices substantiels, il faudra lui acheter son riz à 43 cents le kg, ce qui augmenterait le prix chez le vendeur détaillant. Les riziculteurs moyens produisent donc pour recouvrer leurs investissements, mais également pour nourrir leurs familles. Seuls les gros producteurs regroupés en coopératives pour 20 à 80 hectares sont mieux nantis, ajoute-t-il.

"Le prix de vente du riz (importé) livré au Burkina Faso est inférieur au prix de vente du riz local, cela pour des raisons structurelles liées aux facteurs de production que nous savons tous défavorables", souligne Sako à IPS.

Dans les boutiques, les commerçants préfèrent vendre du riz importé, dont la marge bénéficiaire est largement plus élevée : entre trois et quatre dollars sur les sacs de 25 et 50 kg de riz importé, contre au plus deux dollars pour le riz local.

La production annuelle de riz, qui représente seulement le tiers de la consommation des Burkinabé, ne tient plus la concurrence sur un marché national complètement inondé par du riz venu d'Asie ou d'Amérique. Pour défendre les intérêts de ses membres, l'Union nationale des producteurs de riz propose aux autorités d'imposer des quotas d'importation favorables à l'écoulement de la production nationale sur le marché local.

Selon le ministère en charge de l'agriculture, la production nationale du riz est passé de 89.100 tonnes en 2003, à 95.500 en 2004, et à 110.000 tonnes en 2006; pour des besoins de consommation actuels d'environ 370.000 tonnes. "Nous dépensons de grosses sommes (d'argent) pour l'importation, alors que nous pouvons facilement produire assez de riz pour les besoins nationaux, maintenant et dans l'avenir", déplore Kassoum Coulbaly, producteur à Orodara, dans l'ouest du pays. Le Burkina Faso dépense annuellement environ 59,9 millions de dollars pour l'importation du riz, selon le ministère du Commerce. Le pays en a importé, en 2002, pour 50 millions de dollars, en 2005 pour 52 millions de dollars, et en 2006 pour 49 millions de dollars.

Pour 2007, "le pays importera 198.300 tonnes de riz pour couvrir les besoins", affirmait Bonoudaba Dabiré, le ministre délégué à l'Agriculture, présentant le bilan de la saison agricole, le 14 décembre.

"Comment stopper cette hémorragie de devises?", s'interroge, le regard hagard, Souleymane Konaté, riziculteur dans la vallée de Kou, dans l'ouest.

"Ces importations massives de riz ont cassé le marché du riz local et plongent les producteurs de riz dans la misère. Et ils n'arrivent plus à vendre leur riz à un prix qui couvre les coûts de production", explique l'économiste Koulidiaty. Sur l'envahissement des pays africains par le riz venu d'ailleurs, Dr Moussa Sié confiait aux journalistes burkinabé, en juin dernier, que "Cela est un autre problème lié à la soi-disant globalisation qui veut que l'on ouvre les frontières". "En tant que scientifique, nous pouvons dire que nous avons les moyens de production dans notre pays. On a trois types de riziculture : irriguée, pluviale et de bas-fond. Il y a 50 variétés mises au point par la recherche", explique Dr Sié qui est un chercheur lauréat du Prix international du riz du Japon attribué en avril 2006. Il est également sélectionneur et chef du programme de riz de bas-fond au Centre du développement du riz pour l'Afrique de l'ouest, basé à Bouaké, en Côte d'Ivoire.

"En 2015, la somme (d'argent) à verser pour le riz importé pourrait atteindre 180 millions de dollars, alors qu'il est possible de produire assez de riz pour les besoins nationaux", estime, pour sa part, Alain Ouédraogo de l'Union nationale des producteurs de riz du Burkina Faso. "Nous attendons des autorités la baisse des coûts de production, la mise à notre disposition de semences et d'intrants de qualité, l'augmentation de la taxe des droits de douane, la création d'un fonds de soutien à la filière riz et une grande taxation du riz à l'importation. Il faut des mesures protectionnistes pour sauver la filière", insiste Amidou Sanou, un autre producteur.

Ces revendications avaient été soumises au président burkinabé Blaise Compaoré, lors de la Journée nationale du paysan, en décembre 2004. La taxation sur l'importation du riz au Burkina est de 10 pour cent de la valeur de la cargaison. Mais selon les organisations paysannes, elle est insuffisante pour protéger la production locale.

"S'il y a une augmentation de la taxe sur le riz importé, tout le riz produit localement serait vendu et les paysans doubleront ou tripleront d'ici à cinq ans leurs productions. Et les besoins d'achat de riz à l'extérieur seront comblés au plan interne du fait de la consommation de la production locale", affirme Adama Seynou, producteur dans la vallée de Kou.

Pour réduire le coût des importations, doper la production nationale et susciter un engouement pour elle, le gouvernement burkinabé a engagé une politique de vulgarisation de la culture du riz. Depuis 2002, un plan d'action de la filière a été élaboré, qui vise un accroissement global de la production, pour un objectif de 335.000 tonnes à l'horizon 2015.

Outre les grandes zones reconnues favorables à la production de riz, comme la vallée de Kou, la plaine du Sourou (ouest) et les bas-fonds de Bagré, bien d'autres plaines sont en train d'être aménagées ailleurs dans le pays. "Avec la variété de riz pluvial, on peut avoir deux à trois tonnes à l'hectare; quatre à six tonnes à l'hectare avec la variété de riz de bas-fond. Avec la variété de riz irrigué, on peut dépasser sept tonnes à l'hectare", explique Sié à IPS. "Il y a aussi des potentialités d'extension des superficies. Ce sont autant d'éléments qui nous permettent d'être autosuffisants".