CULTURE: La nouvelle vie américaine des Bantous somaliens

NEW YORK, 17 nov (IPS) – Après 13 années d'attente frustrante, passées dans des conditions de plus en plus pénibles dans un camp de réfugiés au Kenya, 13.000 Bantous somaliens ont été autorisés à demander asile aux Etats-Unis. Mais leur quête d'une nouvelle terre ne fait que commencer.

Dans son documentaire intitulé “Rain in Dry Land” (La pluie en terre aride), Anne Makepeace relate l'histoire de deux familles bantoues somaliennes réfugiées à Springfield, dans l'Etat du Massachusetts (nord-est), et à Atlanta, dans l'Etat de Géorgie (sud-est).

Les Bantous ont été les principales victimes de la guerre civile qui a éclaté en 1991 en Somalie. Descendants d'esclaves arrachés à leurs terres d'Afrique australe par des marchands arabes il y a deux siècles, les Bantous en Somalie ont été victimes de persécutions et de discriminations, privés d'éducation et de terres.

“Nous étions traités comme des bêtes de somme”, explique dans ce film, Aden, le père de famille bantoue installée à Springfield.

Le film fait parler les Bantous du camp des réfugiés au Kenya et qui suivent maintenant avec attention les cours “d'orientation culturelle” parrainés par le département d'Etat américain, pendant lesquels leurs maîtres les familiarisent aux gratte-ciel, à la restauration rapide, aux vols transatlantiques et aux billets de 100 dollars. Les hommes étaient notamment surpris d'apprendre “qu'aux Etats-Unis, toute relation sexuelle forcée est considérée comme un viol, même dans un mariage”. Bien qu'ils n'aient jamais appris à écrire en somalien ou en swahili, ces réfugiés se sont lancés dans l'apprentissage de l'anglais et fredonnent des chansons sur les Etats-Unis.

Depuis 15 ans, la Somalie n'a pas de gouvernement central, et le pays est décrit comme une “anarchie capitaliste”, le commerce y ayant repris. Mais il est toujours en proie aux affrontements entre chefs de guerre. En juin, l'Union des tribunaux islamiques a pris le contrôle de la capitale, Mogadiscio, et y instaurant la sharia (la loi islamique). Les appels au jihad (la guerre sainte) font craindre à ses voisins l'Ethiopie et l'Erythrée que le conflit ne s'étende à toute la région.

En ces temps de crise, les réfugiés Bantous ne veulent plus retourner en Somalie — qui ne veut pas d'eux — ni sur leurs terres ancestrales en Tanzanie et au Mozambique. Les autorités kenyanes ont indiqué qu'elles ne pouvaient accueillir indéfiniment ce flot de réfugiés arrivés seulement au cours des derniers mois.

Les Etats-Unis ont accepté d'accueillir 13.000 réfugiés Bantous et de les répartir dans des villes où le coût de la vie n'est pas trop élevé et où des opportunités d'emploi sont encore facilement accessibles.

Cette décision n'a pas fait que des heureux. Le sénateur du Kansas, Sam Brownback, qui avait dans le passé accueilli des vagues de réfugiés venus du Soudan ou de l'ex-Yougoslavie, a déclaré que les Bantous ne pourraient pas bien travailler au Kansas. Des menaces racistes de skinheads et des manifestations d'autres groupes opposés à leur venue, ont tenté de faire envoyer les familles bantoues dans deux autres villes.

Leur arrivée a été retardée en raison des nouvelles mesures de sécurité prises après les attentats du 11 septembre 2001 et des questions soulevées sur les pratiques d'excision des femmes. Pendant ce temps, dans les camps de réfugiés kenyans, les vols et les viols étaient courants et la mortalité infantile ne cessait d'augmenter.

Le film de Makepeace suit les Bantous des Etats-Unis depuis leur arrivée sur le territoire en 2004. A Springfield, Aden, sa femme Madina et leurs sept enfants découvrent pour la première fois l'utilisation de poubelles et rient de voir le souffle de leur respiration dans la froideur de l'hiver. A Atlanta, Arbai et ses quatre enfants découvrent les escaliers et s'agrippent à la rampe comme s'ils étaient pris de vertige. “La nuit dernière, nous avons dormi pour la première fois dans des lits”, explique Arbai, mangeant des toasts grillés pour son premier petit déjeuner sur le continent américain. “C'est pour cette raison que le soleil s'est levé avant notre réveil”.

A partir de cet instant, les Bantous ont six mois pour décrocher un emploi et subvenir à leurs besoins avant que le gouvernement américain cesse de leur accorder une aide. Les enfants sont inscrits à l'école publique, alors qu'ils parlent à peine anglais.

Aden, un homme fort et fier, est vite désemparé lorsqu'il s'agit de payer le loyer et les factures. Comme la plupart des Bantous, il est habitué au travail de la ferme. Et il perd rapidement patience lorsqu'il ne parvient pas à ouvrir la protection pour enfants qui recouvre le bouchon d'un médicament en bouteille.

Sa femme Madina, déprimée et profondément marquée, est assise sur le divan, le laissant prodiguer les soins aux enfants. “Durant toute la nuit entière, mon esprit errait dans le passé. Comment pourrais-je oublier avoir vu ma mère se faire tuer”, se demande-t-elle. “Cela me poursuivra jusqu'à la mort”.

Selon les règles des services sociaux américains, Madina devra trouver un travail aussitôt que son plus jeune fils aura atteint l'âge de deux ans. Comme elle ne veut pas le confier à une garderie, elle demande à Aden s'ils devaient commencer à voler pour s'en sortir. Mais au lieu de cela, elle tombe enceinte de son huitième enfant, afin de pouvoir continuer à bénéficier d'une aide.

A Atlanta, Arbai tente de trouver un emploi comme portière. Elle a des difficultés à manier le balai à récurer le sol, mais elle est pleine de bonne volonté. Sahara, sa fille de 13 ans, estime que la notion américaine de “liberté” est une excuse pour mal se comporter. Elle a vite fait connaissance avec les troubles disciplinaires récurrents à l'école.

“Nous devons nous adapter à la culture américaine. Je n'ai pas besoin de ma culture ici”, déclare Sahara.

Mais 18 mois après leur arrivée, les deux familles commencent petit à petit à prendre pieds dans leur nouveau pays. Aden a trouvé un emploi comme jardinier et charpentier. La famille a emménagé dans une habitation sociale, ce qui a permis de baisser le loyer de 165 dollars par mois (129 euros), alors qu'ils payaient auparavant 750 dollars 586 euros). Ils mangent toujours la même semoule jaune qu'ils recevaient dans les camps de réfugiés, mais Madina a retrouvé le sourire.

A Atlanta, les progrès de Sahara à l'école impressionnent son professeur. Son aînée Khadija a épousé Abdirahman, un jeune Bantou qui lui a fait la cour selon la tradition. Arbai a également appris de bonnes nouvelles : deux de ses filles dont elle pensait qu'elles avaient été tuées il y a 14 ans pendant la guerre, sont en vie en Somalie, et elle est grand-mère actuellement. Le film “Rain in Dry Land” dresse le portrait intimiste et la vie de ces "Bantous américains". Sans concession, il révèle leur beauté et leur faculté de récupération, et illustrant les soins particuliers dont ont besoin ces nouveaux arrivants, avec clarté et compassion. Le documentaire est projeté ce mois-ci au Musée naturel d'histoire naturel américain de New York et sera également à l'affiche de différents festivals internationaux. Il sera également diffusé en 2007 en première diffusion par le service télévisé public américain 'P.O.V.' ainsi que sur 'CBC News World' au Canada.