POLITIQUE-KENYA: La guerre anti-corruption est au point mort

NAIROBI, 4 avr (IPS) – Plus d'un mois est passé depuis que les autorités au Kenya se sont engagées pour une nouvelle initiative contre la corruption de haut niveau dans ce pays d'Afrique de l'est en proie à ce fléau, mais aucun bien n'a été saisi, comme promis.

Le 14 février, la ministre de la Justice Martha Karua a déclaré que le gouvernement allait geler des comptes bancaires pour saisir l'argent liquide et récupérer des biens achetés avec le produit de la corruption.

Le premier groupe de Kényans bien en vue soupçonnés d'avoir pillé les caisses de l'Etat a récemment comparu devant un tribunal pour des accusations y afférentes.

Le procureur général du Kenya, Amos Wako poursuit actuellement cinq personnes et deux sociétés en relation avec le présumé scandale Goldenberg : au début des années 1990, plus de 600 millions de dollars ont été détournés de l'économie à travers des exportations fictives de diamant et d'or.

Le cerveau présumé du projet, l'homme d'affaires kényan Kamlesh Pattni, et quatre autres individus – dont James Kanyotu, le chef des Services secrets et confident de l'ancien président Daniel arap Moï – ont été accusés de divers délits liés au vol présumé d'environ 100 millions de dollars. Le Kenya a connu une succession de scandales depuis qu'il a accédé à l'indépendance en 1963.

L'ancien responsable de la lutte contre la corruption au Kenya, John Githongo, affirme également que d'importants membres du gouvernement du président Mwai Kibaki, en place depuis trois ans et demi, ont coopéré avec des hommes d'affaires nationaux et internationaux dans une tentative pour voler 700 millions de dollars à travers des contrats de sécurité gonflés attribués à des firmes "fictives". Bien que Kibaki ait contraint des ministres impliqués à démissionner, aucun d'entre eux n'a été arrêté ni inculpé d'un délit.

Un rapport de la Commission parlementaire des comptes du Kenya, qui a récemment interrogé Githongo à Londres, indique que Kibaki et son vice-président, Moody Awori, étaient au courant de la corruption de haut niveau, mais n'avaient rien fait pour l'arrêter. D'autres ministres du gouvernement, souligne le rapport, étaient soit directement impliqués dans des affaires de corruption, soit avaient tenté de les couvrir. La commission recommande des enquêtes "urgentes" sur la conduite des parties impliquées. Et, comme le prévoient des experts juridiques, c'est tout comme si des efforts pour confisquer des biens au Kenya ont été freinés par la loi, telle qu'elle est dans le pays.

"C'est aller contre la loi ici de s'emparer simplement des biens privés en partant juste de l'hypothèse qu'un individu est corrompu. Primo, il doit être prouvé dans un tribunal que la personne concernée a acquis cette propriété spécifique et/ou cet argent seulement à cause de cette corruption spécifique", a expliqué Albert Mumma, un expert juridique respecté.

Wako a promis des amendements à la législation qui, en effet, protège des individus présumés corrompus, afin de faciliter une recherche plus agressive des fonds perdus et des propriétés acquises avec de "l'argent sale".

Mais en attendant que les modifications de la loi interviennent, les personnes impliquées dans des crimes économiques demeurent protégées, a indiqué Mumma.

"Le gouvernement sait que s'il agit contre nos clients, s'il confisque leurs biens ou argent, nous allons contre-attaquer avec un procès en soutenant que les droits constitutionnels de nos clients ont été violés. Et nous allons gagner, parce que la loi est de notre côté. C'est la raison pour laquelle ils n'agissent pas pour le moment", a déclaré à IPS, un avocat, prêt à agir au nom des individus impliqués dans la corruption.

Dans d'autres pays, les autorités sont légalement autorisées à confisquer l'argent et d'autres possessions afin de compenser les pertes subies à travers un crime prouvé. Mais la loi kényane ne permet pas une récupération de bien tant qu'une pléthore de conditions légales n'a pas été remplie.

L'ancien ministre de la Justice Kiraitu Murungi, lui-même récemment limogé du gouvernement de Kibaki après avoir été lié à une affaire de corruption, a qualifié les efforts de poursuites contre la corruption passée "d'un exercice vain et coûteux".

"Les personnes corrompues sont très puissantes et riches et elles utiliseront de bons avocats pour qu'il soit impossible de les condamner", a-t-il soutenu.

Murungi a maintenu que l'Etat devrait plutôt encourager les suspects à rendre "volontairement" les biens qu'ils ont achetés à travers la corruption en promettant une "amnistie sélective".

Il a révélé que les enquêteurs qu'il avait nommés en 2003 avaient retrouvé la trace de plus de 400 millions de dollars qui, comme il s'en doutait, avaient été "pillés" par des membres du précédent régime et envoyés dans des comptes bancaires "à l'étranger". Mais les autorités n'avaient pas saisi l'argent parce que, admettait Murungi : "Nous n'avions pas pu prouver que l'argent a été volé".

Plusieurs experts juridiques qui ont parlé à IPS étaient d'avis que le système judiciaire du Kenya manquait de compétence et d'effectifs pouvant lui permettre de lancer une attaque réussie contre des individus corrompus et leurs biens acquis malhonnêtement.

Mais selon le directeur de la Commission de lutte contre la corruption au Kenya, Aaron Ringera, la guerre a déjà commencé. Il a exhorté les Kényans – y compris des ministres du gouvernement, anciens comme actuels – cités dans un rapport sur des terrains illégalement acquis, à rendre leur propriété en l'intervalle de 30 jours, ou faire l'objet de poursuites.

Une enquête d'un avocat de Nairobi, Paul Ndungu, en 2004, a révélé que des autorités haut placées dans les régimes anciens et actuels – y compris l'ancien président Moï – avaient bénéficié d'accords terriens illégaux.

L'un des critiques les plus farouches du gouvernement, le leader du Mouvement démocratique Orange, Raila Odinga, a mis en cause le moment choisi par Ringera pour proférer la menace.

"Le rapport de Ndung'u' a été publié il y a deux ans. Pourquoi le gouvernement ne s'en est-il pas saisi alors pour agir? Pourquoi prennent-ils des mesures maintenant que toutes ces accusations de corruption sont en train d'être faites contre eux? C'est ainsi que l'attention sera détournée de leurs méfaits actuels".

Odinga lui-même est cité dans le rapport comme ayant reçu un terrain qui a été acquis "frauduleusement" dans l'ouest du Kenya, une accusation qu'il dément.

L'avocat immobilier, Isaac Ngaruthi, a critiqué aussi bien la proposition d'amnistie pour des individus corrompus que l'offre de Ringera.

"Il est naïf d'espérer que ces gens, qui ont la loi avec eux abandonnent leur richesse et ce faisant, admettent à la face du monde : 'Oui, nous sentons la corruption à plein nez' et que volontairement, ils se pendent à une croix pour une crucifixion publique et ridicule. Mon sentiment est qu'ils choisiront de combattre cela hors du tribunal", a déclaré Ngaruthi.

Pendant ce temps, les donateurs continuent de geler l'aide au Kenya. La Banque mondiale retient à l'heure actuelle 265 millions de dollars d'aide en attendant des "réformes". En janvier, elle a suspendu une donation de plus de 300 millions de dollars pour protester contre l'incapacité de Kibaki à agir contre la corruption.

Le Fonds monétaire international a également refusé de débloquer 330 millions de dollars d'aide au Kenya. Le gros des fonds avait été affecté à la lutte contre le SIDA et la réduction de la pauvreté dans ce pays ravagé par la famine.