ABIDJAN, 5 déc (IPS) – Le nouveau Premier ministre de Côte d'Ivoire, Charles Konan Banny, nommé dimanche, a été reçu lundi à Abidjan par le président Laurent Gbagbo qui confirmera nomination par un décret présidentiel avant qu'il ne forme son gouvernement.
Considéré finalement comme la personnalité "acceptée par toutes les composantes politiques" de la crise ivoirienne, Konan Banny a été désigné en vertu de la résolution 1633 du Conseil de sécurité des Nations Unies, adoptée le 21 octobre.
Le processus de cette nomination a abouti grâce aux efforts de la médiation de l'Union africaine, conduite par les présidents Olusegun Obasanjo du Nigeria, Thabo Mbeki d'Afrique du Sud et Mamadou Tandja du Niger après six semaines de négociations et d'interminables tractations entre les différentes parties impliquées dans la crise.
Précédemment gouverneur de la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'ouest (BCEAO) depuis 1990, Konan Banny qui est économiste dirigera le nouveau gouvernement ivoirien pendant une période transitoire d'une année.
Sa nomination ouvre la voie pour une nouvelle feuille de route définie par le Groupe de travail international. Elle implique le désarmement sans délai des ex-rebelles et des milices pro-gouvernementales, suivi de la réunification du pays et du redéploiement de l'administration territoriale.
Suivront ensuite l'identification des membres du corps électoral et l'établissement des listes et pièces indispensables au scrutin présidentiel, au plus tard le 30 octobre 2006.
L'idée d'un Premier ministre pour une transition est le résultat de l'impossibilité d'organiser l'élection présidentielle initialement fixée au 30 octobre 2005 à cause des blocages créés pour la mise en œuvre des accords de Pretoria, signés plus tôt, au cours de cette année, sous la médiation du président Mbeki.
"Le Premier ministre aura le pouvoir que lui confère la résolution 1633 du Conseil de sécurité de l'ONU", indique un texte signé par les trois médiateurs. Selon la résolution, "le Premier ministre doit aussi disposer de tous les pouvoirs nécessaires…ainsi que de toutes les ressources financières, matérielles et humaines voulues, en particulier dans les domaines de la sécurité, de la défense et des affaires électorales, en vue d'assurer le bon fonctionnement du gouvernement…" Le Front populaire ivoirien (FPI), parti au pouvoir, dit qu'il prend acte de la décision des médiateurs. "Nous le (Konan Banny) jugerons sur ses actes. Il faut qu'il fasse preuve d'impartialité et de neutralité, sans favoriser personne. Il peut compter sur nous pour une franche collaboration", a déclaré Pascal Affi N'Guessan, président du FPI.
Même son de cloche du côté du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), dont est issu le nouveau Premier ministre. Le secrétaire général, Alphonse Djédjé Mady, a appelé ses concitoyens "à aider Charles Konan Banny pour la réussite de sa mission et la réconciliation des fils du pays".
Joint au téléphone par IPS, depuis le fief des ex-rebelles à Bouaké, dans le nord du pays, le secrétaire général des Forces nouvelles, Guillaume Soro, tout en approuvant cette nomination, a souhaité que les Ivoiriens se donnent enfin les moyens d'aller à la paix. Sans toutefois exprimer sa disponibilité à aller à un désarmement immédiat de ses hommes.
De son côté, Ibrahim Cissé Bacongo, du Rassemblement des républicains (RDR), le parti d'Alassane Ouattara, a indiqué à IPS : "Nous sommes entièrement satisfaits de ce choix. Nous espérons que le pays aura, après les prochaines élections, de véritables institutions. Mais avant, il faut songer, pendant cette transition, à éviter tous les obstacles qui se sont posés à nous depuis janvier 2003".
Depuis l'échec d'une tentative de coup d'Etat dans le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est coupée en deux. Les rebelles qui occupent la moitié Nord du pays soutiennent avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion supposée des populations de cette partie septentrionale.
Plusieurs accords sont intervenus entre les différents protagonistes, de Marcoussis (France) à Pretoria, en passant par Accra, mais aucun n'a permis à la Côte d'Ivoire de retrouver la paix et son unité. La résolution 1633 de l'0NU pourrait être, selon des analystes dans la sous-région, la clé du sésame vers la paix dans ce pays d'Afrique de l'ouest.
La Ligue ivoirienne des droits de l'Homme (LIDHO), se réjouit du nouveau processus qui s'amorce. "La communauté internationale a tenu compte de nos nombreuses recommandations. Elle vient de réussir une mission en trouvant une personne conciliante et rassembleur".
"Maintenant, nous insistons pour une innovation, celle de la mise en place d'un pont entre la classe politique et la société civile, qui puisse permettre aux deux parties d'échanger et se comprendre", déclaré à IPS, le président de la LIDHO, Patrick N'goan.
Les femmes ont décidé également de faire entendre leurs voix dans la gestion quotidienne des affaires de l'Etat. Selon l'une des vice-présidentes de la Coalition des femmes leaders de Côte d'Ivoire (CFLCI), Raymonde Koffi, le prochain gouvernement devra compter au moins 30 pour cent de femmes. "Nous pensons que c'est la moyenne pour que les Ivoiriens soient sûrs que le processus aboutira", a-t-elle affirmé à IPS.
Lundi, soit 24 heures après la désignation de Konan Banny, dont le mandat à la tête de la BCEAO expirait le 15 décembre, l'ancien Premier ministre Seydou Diarra a proposé au président Gbagbo sa démission et celle de son gouvernement.
"Il ne faut pas perdre du temps. Il ne nous reste plus que onze mois. La course contre la montre est entamée, nous devons parvenir à bon port", a déclaré Konan Banny, quelques minutes après avoir foulé le sol ivoirien, lundi, accueilli à sa descente d'avion, par des partisans qui avaient fait de lui un potentiel candidat à l'élection présidentielle avortée du 30 octobre dernier.
Mais, selon la résolution de l'ONU, le Premier ministre de transition ne peut pas être candidat à la prochaine élection présidentielle.
La nomination du gouverneur de la BCEAO comme Premier ministre constitue une "étape vers un changement radical pour une nouvelle Côte d'Ivoire", avait commenté, dimanche, le président Obasanjo.
Pour le professeur de droit à l'Université de Cocody à Abidjan, Jacques Andoh, "L'heure n'est plus au discours, il faut se tourner vers l'avant sans beaucoup parler, mais agir".
Les avis des Ivoiriens sont partagés sur la nomination de Konan Banny, mais excédés par trois ans de crise sans issue, qui ont plongé le pays dans le gouffre, la plupart estiment qu'il faut aller au plus vite au désarmement et permettre au pays un retour à la normale.
"Nous sommes fatigués. Le choix de la personne n'a plus d'importance pour nous. L'essentiel est de retrouver un pays unifié qui doit amorcer un nouveau développement économique et social, mais aussi une mutation de la société", plaide Guillaume Koffi, un ex-agent d'une entreprise cotonnière du nord du pays, aujourd'hui sans emploi. "Le chômage va croissant, les affaires tournent au ralenti. Il est temps d'y mettre un terme".
Un premier obstacle levé, l'actualité politique ivoirienne sera dominée, les prochains jours, par la question du partage des postes ministériels dans le futur gouvernement. Une équipe qui devrait être relativement réduite, selon des analystes à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

