GURGAON, Inde, 6 déc (IPS) – En traversant en voiture les créations architecturales en chrome et verre qui jalonnent cette ville, il est aisé de penser que la mondialisation est arrivée dans ce coin de l'Etat de Haryana où, il y a à peine une décennie, les fermiers labouraient la terre et les boeufs pâturaient.
Aujourd'hui, grâce à un grand nombre de concessions douteuses faites par le gouvernement local aux investisseurs internationaux, Gurgaon est sur les adresses de quelques noms parmi les mieux connus dans le monde des vêtements, de l'automobile, et des technologies de l'information (TI). Puneet Kumar est satisfait. Ce cadre supérieur de WIPRO Technologies — un leader dans le domaine du design des téléphones cellulaires — a emménagé cette année dans une résidence chic à Gurgaon pour être plus proche de son nouveau lieu de travail. "Nous avons besoin de vivre et travailler dans un environnement qui est compatible avec ce qu'il y a de meilleur au monde en ce moment". Un salaire sans commune mesure avec le revenu par tête de l'Inde de 800 dollars lui permet de maintenir un niveau de vie qui est comparable à celui de n'importe quel professionnel des TI en Occident. Mais tout le monde n'est pas si satisfait. La brillante façade de cette ville, construite sur le succès des exportations et du commerce, dissimule des ouvriers victimes d'abus et des divergences. "Quel genre de vie pensez-vous que nous menons?", demande Sunita, qui travaille dans une grande entreprise d'exportation de vêtements, en réponse aux questions de IPS sur le situation des ouvriers à Gurgaon. Sunita travaille debout pendant 12 heures, coupant sans arrêt le fil sauf pour faire une pause déjeuner de 15 minutes. Les visites à la toilette provoquent des regards désagréables de la part du superviseur, indique-t-elle. Le travail — de la couture des boutons à la coupure du fil ou du tissu — est mécanique et fragmenté afin que la participation de l'ouvrier au produit final soit limitée. Les vêtements sont destinés à une clientèle européenne. Les femmes avec des bébés connaissent des moments difficiles. Elles doivent se dépêcher à la maison — laquelle est habituellement dans une agglomération voisine de huttes cachées de la vue –, nourrir leurs bébés, et se dépêcher pour retourner à l'usine. "Il n'y a aucune autre option que de travailler ainsi", déclare Mohsina, un autre ouvrier. Les problèmes psychologiques et de santé sont nombreux parmi les femmes, mais personne ne semble s'en préoccuper. L'inspecteur qui supervise les conditions de travail dans l'usine est traité comme un invité par la direction, affirme son collègue. "Nous savons à peine quand il vient et quand il part". La froideur du gouvernement face à la situation critique des ouvriers était apparente en juillet, quand les ouvriers d'une usine possédée par le géant japonais de l'automobile Honda ont été brutalement battus par la police locale pour avoir fait grève et manifesté près des entrées de l'usine. Environ 63 personnes ont été emprisonnées, et beaucoup ont souffert de graves blessures. La police avait visé les responsables des ouvriers. Ce qui a sauvé les ouvriers était l'intervention du Parti communiste de l'Inde, dont dépend la survie au pouvoir de la coalition du centre — conduite par le Parti du congrès. Ils ont obtenu la liberté sous caution des ouvriers, mais le gouvernement de l'Etat doit encore retirer les charges qui pèsent contre eux, la plupart d'entre elles étant tronquées. Les représentants des travailleurs sentent que le gouvernement local prend ouvertement partie pour la direction des sociétés d'exportation. "Dès qu'il y a un signe de préparation pour la création d'un syndicat, l'administration tente de saboter ses activités. Une phobie se manifeste avec le sentiment que quelque chose de grave pourrait arriver si les ouvriers sont autorisés à s'unir", a dit Satbir Singh, secrétaire du Centre des syndicats de l'Inde (CITU), de l'Etat du Haryana. Selon le président du CITU, M. K. Pandhe, les ouvriers employés dans les TI et les entreprises liées aux TI, telles que les centres d'appel et les sociétés de sous-traitance de matériel (BPO), sont plus exposés à l'exploitation parce que les lois du travail qui existent ne s'appliquent pas à eux. "Généralement, les ouvriers de ces entreprises travaillent en équipes qui se relayent toutes les 12 heures jusqu'à s'épuiser, et sont renvoyés quand ils parlent de syndicats". Les revenus provenant des logiciels et des services en 2005 sont évalués à 17,9 milliards de dollars. En plus, l'Inde exporte annuellement des vêtements pour une valeur de sept milliards de dollars US. Pendant ce temps, les exportations de voitures entre avril et octobre 2005 s'élèvent à 471.511 unités, en hausse de 33,4 pour cent par rapport à la même période de l'année précédente, selon la Société des fabricants d'automobiles indiens (SIAM). Dans un avant-projet de politique nationale dévoilé en juin, le secteur industriel était envisagé comme le 'moteur clé' de la croissance économique. Cependant, on ne peut attendre que peu de chose de la nouvelle législation par rapport à l'amélioration des conditions de travail : par exemple, l'avant-projet contient une proposition qui supprime totalement les visites des usines par des inspecteurs d'Etat, et introduit en remplacement un mécanisme d'auto-certification par les propriétaires d'usine. Derrière l'éclat, la grogne se développe dans plusieurs parties de Gurgaon, et des ouvriers se regroupent de plus en plus en exigeant le droit de s'associer. Parlant de "l'affaire Honda", D. Raja, secrétaire national du Parti communiste de l'Inde (CPI) a déclaré : "nous voulons que les lois du travail soient les mêmes pour tous et ne soient pas sélectivement appliquées à une industrie particulière — orientée ou pas vers l'exportation".

