POLITIQUE-KENYA: Des femmes saluent la lauréate du Prix Nobel de la Paix

NAIROBI, 14 oct (IPS) – Plus de 140 écologistes venues de plus de 60 pays ont donné l'accolade à Wangari Maathai, vice-ministre kényan de l'Environnement, pour avoir décroché le Prix Nobel de la Paix de cette année. Maathai, que toutes les femmes se sont levées pour applaudir durant l'événement dans la capitale kényane, a obtenu le prestigieux prix le 8 octobre. "Nous, écologistes, à cette reunion, sommes toutes comblées.

Maathai mérite le prix pour sa campagne destinée à protéger l'environnement au Kenya. Ceci est, sans aucun doute, une inspiration pour nous tous ici", a déclaré Lena Sommestad, ministre suédois de l'Environnement, à la conférence de deux jours qui a pris fin dans la capitale kényane, Nairobi, le 12 octobre.

La réunion, sous le thème 'Femmes comme la voix de l'environnement', accueillie par le Programme des Nations Unies pour l'environnement' (PNUE), essayait d'élaborer des mécanismes de reconnaissance du rôle des femmes dans la protection de l'environnement et le développement durable.

Maathai, la première femme africaine à remporter le Prix Nobel de la Paix et la première kényane à devenir une Lauréate du Nobel, s'est vu attributer le prix par le Comité norvégien du Nobel, pour sa contribution au développement durable, à la démocratie et à la paix.

L'écologiste âgée de 64 ans a battu 194 autres noms proposés dont celui de l'ancien responsable de la mission de l'ONU chargée de l'inspection des armements Hans Blix, pour obtenir le prix – qui comprend 1,3 million de dollars – décerné tous les 10 décembre à Oslo, la capitale norvégienne.

Jusqu'à présent, Maathai, au franc-parler est toujours comblée de joie et de stupéfaction. "Ceci a été la plus grande surprise de ma vie. Je n'attendais pas cela. Le fait que le monde ait reconnu le travail que je fais est une leçon d'humilité pour moi. Il ne m'est jamais venu à l'esprit que je pourrais aller aussi loin", a-t-elle dit à la conférence du PNUE.

Elle devient le septième Africain à gagner le prix après l'ancien président sud-africain Nelson Mandela, son prédécesseur Frederick de Klerk, l'archevêque sud-africain Desmond Tutu, Albert Lutuli, également d'Afrique du Sud, l'actuel secrétaire général de l'ONU, le Ghanéen Kofi Annan et le président égyptien, assassiné Anouar Sadat.

La contribution de Maathai à l'environnement et le fait qu'elle ait gagné le prix ont été mis en lumière à la conférence de cette semaine, où elle a été qualifiée de "dame de fer" qui n'avait jamais peur d'affronter les autorités lorsqu'il s'agissait de questions environnementales.

Maathai, une candidate à l'élection présidentielle de 1997, dit que le Prix a donné une impulsion à sa lutte contre les injustices sociales, y compris la corruption.

Elle a indiqué à une conférence de presse à Nairobi, dans les locaux de son ‘Green Belt Movement' (Mouvement ceinture verte) le 9 octobre, qu'elle continuerait à dénoncer la corruption. Le Mouvement ceinture verte, don't elle est la fondatrice, est une organisation de protection de l'environnement.

"Il faudra beaucoup d'effort pour extirper la corruption et la remplacer par une culture de transparence, de responsabilité et d'intégrité. Le gouvernement s'est engagé à éradiquer la corruption et il tente, autant que possible, de démontrer par des actions qu'il est en train de combattre la corruption.

Nous attendons que la loi prenne en compte chaque individu impliqué dans des pratiques de corruption.

Je veux donner à la commission Ringera une chance de travailler, si elle échoue, nous commencerons par tirer la sonnette d'alarme", a-t-elle ajouté.

La Commission anti-corruption du Kenya, présidée par le juge Aaron Ringera, a été créée l'année dernière pour mener la guerre contre la corruption.

Les remarques de Maathai font suite à des accusations de l'ambassadeur de Grande-Bretagne au Kenya, Edward Clay, il y a deux semaines, relatives à une corruption répandue au sein du gouvernement.

Ce n'est pas la première fois que Clay dénonçait la corruption au Kenya. En juillet 2004, il s'est en violemment pris au gouvernement de Mwai Kibaki, à la fureur de certains de ses ministres. L'ambassadeur américain William Bellamy en a fait de même, tandis que l'Union européenne (UE), le deuxième plus grand donateur du Kenya, a menacé de revoir son programme de financement. Maathai, honorée pour l'adoption d'une approche globale pour un développement durable qui combine la démocratie, les droits de l'Homme et les droits des femmes, a provoqué la controverse dans des cas où le gouvernement a montré une corruption manifeste, et a notamment essayé de s'emparer des biens publics, y compris des forêts.

Elle était particulièrement mal vue de l'ancien régime de la KANU (Union nationale africaine du Kenya, 1963-2002) et s'est souvent retrouvée derrière les barreaux ou hospitalisée à cause des blessures subies après avoir été tabassée par la police.

En 1999, Maathai, mère de trois enfants, a été attaquée dans la forêt de Karura à Nairobi par un gang qui avait été engagé par une firme qui se disait propriétaire d'une partie de la forêt. Ses partisans et elle étaient allés dans la forêt pour protester contre l'appropriation de la forêt qui était devenue une cible pour les promoteurs immobiliers.

En 1989, elle a défié l'ancien président Daniel arap Moï en s'opposant à la construction d'un immeuble de 62 étages à Freedom Corner dans le parc Uhuru à Naïrobi. S'il avait été construit, le complexe, qui devait arbiter, entre autres, le siège de la KANU, aurait été le plus haut d'Afrique.

Maathai avait mobilisé du soutien et avait tenu bon, insistant que la construction de l'immeuble allait absorber toutes les eaux de la ville, la réduisant en une jungle de béton. Des pressions contre le projet se sont intensifiées, poussant Moï à l'abandonner. Il a plus tard décrit la femme comme une "femme folle, une menace à l'ordre et à la sécurité du pays".

Maathai a continué par se faire entendre sur des questions liées à la forêt, la dernière étant un débat controversé déclenché par certains ministres du gouvernement demandant la réintroduction d'un système de shamba (ferme en Swahili), qui implique qu'on autorise les communautés à cultiver sur les terres des forêts. Le système, affirment les autorités, fera en sorte que les communautés s'occupent des forêts et bénéficient en retour de terres supplémentaires pour cultiver leurs produits.

"Malheureusement, pendant les deux dernières décennies, le système est devenu corrompu et destructeur, avec le phénomène des braconniers, des bûcherons illégaux, des charbonniers et même des barons de la drogue (plantant du cannabis ou de la marijuana) qui devenait courant", a-t-elle dit aux journalistes le 9 octobre.

"De vastes étendues de forêts ont été converties en terres agricoles, détruisant ainsi la biodiversité locale et réduisant considérablement la capacité de ces forêts à être de vrais châteaux d'eau. Par conséquent, les agriculteurs qui produisent en aval connaissent l'assèchement des sources, des ruisseaux et la réduction des niveaux d'eau dans les rivières.

Dans ces conditions, les projets de fourniture d'eau échouent, les plans d'irrigation échouent, les trous de sonde tarissent et les robinets s'assèchent", a-t-elle souligné.

Selon Maathai, les conséquences sont trop graves pour qu'on recommande de transformer les quelque 1,7 million d'hectares de forêts indigènes en terres agricoles et en plantations industrielles.

Des préoccupations similaires avaient été exprimées dans une récente publication du PNUE 'Les femmes et l'environnement'. Le document de 166 pages a été lancé en mai 2004 en prélude à la rencontre de Nairobi.

"Comme la majorité des pauvres du monde, les femmes jouent des rôles déterminants dans la gestion et la préservation de la biodiversité, de l'eau, de la terre et d'autres ressources naturelles, toutefois leur rôle central est souvent ignoré ou exploité", a indiqué le directeur executive du PNUE, Klaus Toepfer, dans l'avant-propos de la publication.

C'est exactement ce que les femmes, en se rencontrant à Nairobi, tentent de changer.