DAKAR, 17 mai (IPS) – Une brèche créée sur la Langue de Barbarie, entre le fleuve Sénégal et l'océan Atlantique, pour protéger Saint-Louis des inondations, commence à inquiéter des scientifiques et organisations non gouvernementales (ONG) qui luttent pour la sauvegarde de l'environnement.
La Langue de Barbarie est une bande de sable longue d'une trentaine de kilomètres et large d'une centaine de mètres, qui sépare le fleuve de l'océan. La zone abrite des campements touristiques, une réserve naturelle où viennent nicher une multitude d'oiseaux et de tortues marines.
La brèche, ouverte en octobre 2003, à sept kilomètres au sud de la ville de Saint-Louis, dans le nord du Sénégal, ne cesse de s'élargir vers le sud et menace de faire disparaître des îlots sablonneux abritant une dizaine de petits villages de pêcheurs. C'était pour éviter des inondations de Saint-Louis, située à 266 km au nord de Dakar, la capitale sénégalaise, que les autorités administratives de la région notamment le gouverneur de Saint-Louis, Amadou Sy, et le directeur régional de l'Hydraulique, Ibrahima Diop, avaient décidé de creuser un canal de 100 mètres de long sur quatre mètres de large en aval de la ville afin de permettre aux eaux du fleuve de se déverser dans la mer.
"Quand nous avions décidé d'ouvrir la brèche, Saint-Louis était déjà sous les eaux et il y avait quatre ondes de crues qui progressaient vers la ville", explique à IPS, le directeur régional de l'Hydraulique, Diop. La ville avait connu dans le passé des inondations, mais jamais d'une telle ampleur.
La deuxième embouchure ainsi créée, à une trentaine de kilomètres de la première, s'est élargie à une vitesse inattendue pour atteindre 600 mètres en moins d'un mois à cause de la pression combinée des eaux du fleuve et de la mer. D'après le service régional de l'Hydraulique de Saint-Louis, elle mesure actuellement 800 mètres de large et sa progression s'est ralentie considérablement. Les scientifiques n'en donnent aucune explication.
Selon des scientifiques interrogés par IPS, l'ouverture de cette brèche risque d'avoir des conséquences imprévisibles sur la zone.
"La brèche va avoir un impact environnemental difficile à gérer. Elle menace directement les îlots environnants et va détruire la mangrove qui sert de refuge et de lieu reproduction aux poissons, aux tortues et à plusieurs espèces d'oiseaux", avertit Landing Mané, professeur de géographie physique à l'Université de Saint-Louis. Selon Mané, il fallait dévier les eaux du fleuve dans la zone située entre Saint-Louis et le barrage de Diama, à une vingtaine de kilomètres en amont de la ville. Diop, directeur régional de l'Hydraulique de Saint-Louis, souligne à IPS que l'urgence de la situation ne leur laissait pas le temps d'examiner la possibilité de dévier les eaux du fleuve en amont de la ville.
Mais, Amadou Ndiaye, ingénieur en hydraulique à la retraite, affirme pour sa part que "Les gens n'ont pas réfléchi aux éventuelles conséquences de leur acte. L'ouverture de cette brèche est une erreur qu'il ne fallait pas commettre. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas prévoir ses conséquences qui, à coup sûr, seront très graves", ajoute-t-il à IPS. "Il nous fallait faire vite pour éviter l'inondation de la ville. Nous n'avions pas le temps pour réfléchir sur les éventuelles conséquences. Pour nous, il fallait d'abord agir", explique Diop à IPS.
Diop soutient que depuis le 19ème siècle, la Langue de barbarie a connu plusieurs cassures, notamment en 1850, 1884, 1906, 1932 et 1936. "Ces cassures étaient naturelles et s'étaient toujours refermées d'elles-mêmes", précise Ndiaye à IPS.
Le canal suscite également de grandes inquiétudes du côté de certaines ONG dont les responsables se sont rendus à Saint-Louis à la fin du mois d'avril pour constater la situation de visu.
"L'ouverture cette brèche permet l'arrivée frontale des vagues de l'océan, ce qui provoque une érosion mécanique de la Langue de Barbarie et entraîne une modification de la mangrove", indique à IPS, Arona Soumaré, responsable de projet au Fonds mondial pour la nature (WWF), une ONG basée en Suisse, dont le bureau pour l'Afrique de l'ouest est à Dakar. "La brèche va perturber tous les écosystèmes du milieu. La nappe d'eau douce de la zone est en train de remonter en devenant de plus en plus salée, ce qui risque de poser de graves problèmes d'alimentation en eau des populations", affirme le coordonnateur des projets de l'ONG 'Wetlands International' au Sénégal, Abdoulaye Ndiaye.
Des menaces pèsent également sur l'avenir de la culture maraîchère qui constitue, avec la pêche, les principales activités des populations de la zone.
"Nous sommes assis sur des charbons ardents et ne savons pas à quel saint nous vouer. Nous savons que tôt ou tard, nous serons obligés de quitter nos villages qui seront engloutis par les eaux", se lamente à IPS, Mamadou Sarr, un sexagénaire habitant le village de Gandiol.
Les conséquences de la brèche se font déjà sentir au parc oiselier de la Langue de Barbarie. "Depuis l'ouverture de la brèche, le site est perturbé et risque de disparaître. Déjà, les bancs de sables, qui servaient de nichoirs à certains oiseaux et tortues, sont en train de disparaître à cause des eaux", souligne à IPS, le directeur adjoint des Parcs nationaux du Sénégal, Samuel Dièmé.
Pour pallier le danger, le gouvernement sénégalais est en train d'étudier les possibilités de stabiliser la brèche.
"Nous menons actuellement des études pour voir comment faire face à la situation. Nous sommes en train d'élaborer plusieurs scénarios possibles pour freiner l'avancée de la brèche. Les résultats de ces études seront soumis au gouvernement", a déclaré à IPS, Diop, directeur régional de l'Hydraulique de Saint-Louis. Le gouvernement prendra une décision lorsque les différentes études seront arrivées à terme.
Diop pense que l'idée la plus retenue porte sur la construction d'un ouvrage de régulation des eaux au niveau de la brèche. Le coût de l'ouvrage n'est pas encore évalué, mais les ONG activistes de l'environnement estiment qu'elles se battront pour empêcher que sa réalisation détruise sérieusement l'équilibre de la nature. Pour le moment, rien n'est entrepris concrètement pour arrêter l'avancée de la brèche.
"Ce ne sera pas facile de stabiliser cette brèche à cause de la configuration du sol du milieu. La Langue de Barbarie est constituée de sable fin qui ne résiste pas à l'assaut des vagues", explique à IPS, Marie Tew Niane, géophysicien chercheur à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis.

