NAIROBI, 24 nov (IPS) – Elle est apparue, respirant la confiance, clopinant au rythme de la musique émanant du podium bien éclairé. Une succession d'applaudissements du public a calmé ses nerfs et l'a aidée à s'installer sur le podium.
Une fois sur le podium, les huit juges assis devant elle ont salué sa présence en inclinant leurs têtes. Après les applaudissements, un juge lui a demandé pourquoi elle avait participé à la compétition. Elle a répondu : "Je suis venue montrer au monde que l'invalidité ne signifie pas l'incapacité (et) que je peux faire ce que n'importe qui d'autre peut faire".
La foule a poussé des hourras.
Rahma Said, une fille handicapée de 19 ans, est la gagnante du 'Concours de beauté Miss handicap 2003', qui s'est déroulé dans la capitale kényane, Nairobi, il y a quelques jours. Elle a battu neuf autres beautés handicapées dans la compétition, organisée pour la première fois dans l'histoire moderne du Kenya.
"Je suis ravie et honorée de prendre possession de cette couronne. Je remercie les organisateurs pour avoir eu cette idée parce que pendant longtemps, les personnes ayant des handicaps physiques ont été ignorées et traitées comme si elles n'étaient pas des êtres humains", a-t-elle dit à IPS, après sa consécration le 14 novembre.
"Ceci est un signe que les handicapés commencent par être reconnus.
Pendant si longtemps, la société a traité les handicapés comme des gens invisibles", a déclaré Rahma, une étudiante en technologie de l'information (IC) dans la capitale, Nairobi.
L'endroit où s'est déroulé le spectacle, qui était rempli de personnes vivant avec des handicaps – les aveugles, les sourds, certains dans des fauteuils roulants et d'autres sautillant avec des béquilles – était orné d'une gigantesque pancarte colorée portant le message, "L'invalidité ne signifie pas l'incapacité".
"C'est notre jour. Nous sommes venus montrer que nous sommes également des êtres humains et que nous méritons une chance", a indiqué Wanjiru Mwania, qui est boiteuse de naissance.
"Un tel concours est rare dans le pays, et sert d'appel pour amener le gouvernement, les organisations et la société à réaliser que les handicapés physiques vivent parmi nous", a affirmé, dans une interview à IPS, Rachel Mamosi, coordonnatrice du projet spectacle de beauté.
Les autres concours de beauté organisés au Kenya ont traité les concurrentes handicapées injustement, a-t-elle déclaré. "Il y a un certain nombre de concours où des sourdes ou des concurrentes muettes ont été rejetées en raison du fait qu'elles n'ont pas les aptitudes requises. C'est inhumain", a déclaré Mamosi.
Le "Concours miss handicap', organisé par Mamosi, sera un événement annuel pour renforcer la sensibilisation sur les personnes vivant avec des handicaps.
Le Kenya compte environ trois millions de personnes handicapées, selon des statistiques non officielles.
Mais selon Mwakio Riga du ministère du Genre, de la Culture et des Sports, ces chiffres pourraient être plus élevés. "Nous ne pouvons pas indiquer le nombre exact. Nous envisageons d'effectuer un recensement pour établir le nombre exact de personnes vivant avec des handicaps, qui est sans aucun doute élevé", a-t-il dit dans un entretien téléphonique.
L'Association des personnes handicapées physiques au Kenya cherche actuellement une reconnaissance, estimant que ses membres sont marginalisés, notamment dans les domaines de l'éducation et de l'emploi.
La demande de reconnaissance s'est renforcée lorsque l'éducation gratuite à été introduite dans les écoles publiques au début de cette année. Aucune disposition n'a été prise par rapport aux enfants handicapés. Des milliers d'entre eux ne pouvaient pas s'inscrire parce qu'il n'y avait aucune structure d'enseignement spéciale pour eux.
Le gouvernement a maintenant créé une commission de travail pour étudier le statut de l'éducation spéciale au Kenya.
Les handicapés attribuent leur marginalisation et leur stigmatisation au manque de représentation adéquate dans des structures gouvernementales et le parlement.
"Nous manquons de représentation aux niveaux décisionnels. Seules des personnes valides occupent la totalité de ces postes et nous n'espérons donc pas qu'ils parlent pour nous parce qu'ils ne savent pas là où le bât blesse", a souligné Grâce Achieng, une responsable de 'Wheel Power International', une organisation basée à Nairobi, qui s'occupe de la création d'opportunités pour les personnes handicapées.
"Nous avons besoin de gens comme nous-mêmes au sommet (là-bas) pour exprimer clairement nos intérêts", ajoute Achieng, elle-même handicapée.
La seule fois où des personnes handicapées ont été représentées au parlement fut entre 1997 et 2002, lorsque l'Union nationale africaine du Kenya (KANU), parti au pouvoir à l'époque, a nommé Joséphine Sinyo, qui est aveugle, comme députée.
Le sort des handicapés a obligé la Coalition nationale Arc-en-ciel (NARC), au pouvoir à relancer le 'Projet de loi 2002 sur les personnes ayant un handicap', qui a beaucoup de chance de passer sans problème, après qu'une majorité des 222 députés ont voté pour cela il y a quelques jours.
Le projet de loi cherche à améliorer les conditions de ceux qui ont des handicaps, en partie en créant un Conseil national pour les personnes vivant avec des handicaps, comprenant 27 membres dont 20 doivent être handicapés. L'équipe devrait formuler des politiques en ayant en tête les droits des handicapés et conseiller le gouvernement sur la manière d'éviter la discrimination.
Si le projet de loi devient loi, des employeurs seront obligés d'allouer ou de réserver un certain pourcentage des emplois disponibles aux personnes handicapées.
La taxe sur les outils et équipements importés pour les personnes vivant avec des handicaps sera également supprimée, affirme Gakunga Mwangi du ministère du Genre, de la culture et des sports.

