DROITS-SIERRA LEONE: Refermer les blessures de la guerre

FREETOWN, 18 avr (IPS) – "Des rebelles armés se sont emparés de moi et de neuf autres civils et nous ont attachés comme une vache avant de commencer l'amputation systématique de nos membres avec des machettes tranchantes", a fait remarquer Tamba Finnoh, un agriculteur du district oriental de Kono.

Finnoh a été le premier témoin à passer lundi, à l'ouverture de la Commission vérité et réconciliation (TRC), qui a été mise en place par les autorités sierra léonaises et conçue sur le modèle de son prédécesseur sud-africain, dans le but d'aider à refermer les blessures de la guerre civile du pays, longue de dix ans.

Finnoh a déclaré : "Aujourd'hui, je suis handicapé. Je ne peux plus faire mes travaux champêtres avec ma main droite qui est amputée, ni faire quelque chose de rémunérateur pour aider ma famille dont je suis le principal soutien". Des expériences effroyables similaires ont été racontées par d'autres témoins dont des parties du corps ont été mutilées par des combattants des forces armées rivales. Un homme a été poignardé avec une baïonnette et avait eu ses oreilles et son nez coupés. Telle était l'horreur ayant caractérisé le conflit brutal dans ce pays d'Afrique de l'ouest, qui a fait plus de 30.000 morts, des milliers de mutilés et environ un quart des cinq millions d'habitants du pays éparpillés comme réfugiés dans des pays environnants. "La TRC a pour but d'élaborer un rapport historique impartial bien documenté de la guerre, et de donner l'opportunité aux victimes et aux auteurs de se rencontrer et de raconter leurs histoires, et d'ouvrir la voie à une véritable réconciliation nationale", affirme l'évêque Joseph Humper, président de la Commission vérité. La commission est arrivée comme la suite d'un accord de paix signé entre les parties belligérantes, en juillet 1999, dans la capitale togolaise, Lomé, qui a officiellement mis fin à la guerre civile. Elle a recueilli plus de 7.000 déclarations de survivants, d'auteurs et de témoins du conflit à travers tout le pays et dans la sous-région.

La TRC n'a pas le pouvoir d'engager des poursuites judiciaires, contrairement à la Cour pénale spéciale de l'ONU qui a déjà inculpé certains des chefs militaires des factions armées rivales de crimes de guerre. Mais, à la fin de ses conclusions en juillet, la commission va soumettre un rapport aux autorités sierra léonaises, pour suggérer des voies et moyens d'éviter la tragédie qui a frappé le pays ces dernières années.

Contrairement à la Cour spéciale, à laquelle plusieurs Sierra Léonais sont actuellement opposés, à cause de son risque potentiel à replonger le pays dans le chaos et la guerre, la TRC bénéficie d'un large soutien à travers le pays. "C'est une idée géniale", commente Mamawa Kanneh, un enseignant dans la capitale, Freetown. "En mettant en contact les victimes et les auteurs, nous allons tous apprendre à pardonner, à nous réconcilier et à faire avancer notre nation meurtrie".

Pasco Temple, un journaliste et militant des droits humains, a affirmé : "J'apporte entièrement mon appui aux activités de la TRC parce que je crois que les crimes commis dans ce pays sont trop horribles. Ils doivent être prouvés et on doit chercher un moyen de réconcilier la nation, et je pense que la TRC est le bon forum". La majorité du financement pour le travail de la commission vient du Bureau des Nations Unies pour les droits de l'Homme à Genève et parmi ses membres, on compte des Sierra Léonais, d'autres Africains et des Occidentaux.

Certaines des auditions auront lieu dans les provinces où les violations des droits de l'Homme avaient sévi au cours de la guerre civile et où certains des pires combats s'étaient déroulés. Dans certains cas, des communautés entières ont été décimées et des civils massacrés. Redoutant une autre guerre, plusieurs Sierra Léonais préfèrent la TRC à la Cour spéciale. La cour a déjà inculpé des chefs militaires du temps de guerre très influents, comme Sam Hinga Norman de la milice pro-gouvernementale connue sous le nom de "Kamajors", Foday Sankoh et Issa Sesay du Front révolutionnaire uni (RUF) ainsi que Tamba Alex Brima, alias "Gullit", de la défunte milice "Westside Boys".

Deux autres inculpés, l'ancien chef de junte Johnny Paul Koroma et l'ex-commandant de champ de bataille du RUF, Sam Bockarie, alias "Général Mosquito", sont en cavale. On croit que Bockarie est soit au Liberia soit en Côte d'Ivoire, vraisemblablement, en train de combattre comme un soldat mercenaire. Selon une forte rumeur, les deux fugitifs sont résolus à perturber les procédures de la cour, en utilisant la violence.

Tout porte à croire que le président libérien Charles Taylor pourrait être inculpé par la Cour spéciale pour son rôle présumé dans le trafic et le commerce des prétendus "diamants de sang" impliquant le RUF. "Je vois cela comme une situation explosive potentielle pour la reprise du conflit", déplore Margaret Sesay, une ménagère de Freetown, inquiète. "Je préfère la TRC parce que la guerre est maintenant finie et nous devrions pardonner et nous réconcilier au lieu de juger des gens et de courir le risque d'une détérioration dans la sécurité fragile". Reste à voir si oui ou non la TRC aidera à refermer les blessures de la guerre et à réconcilier la nation, mais plusieurs en Sierra Léone croient que c'est un bon début dans cette direction.