KIGALI, 22 avr (IPS) – Le Rwanda a entrepris, depuis le 25 février, de fermer quatre de ses 18 prisons d'ici à la fin de cette année, en commençant par la prison centrale de Kibuye, dans le nord-ouest du pays, comme le gouvernement l'avait annoncé plus tôt.
Suivront deux autres dans la province orientale de Kibungo et une dans Kigali, la capitale rwandaise. Le ministre de la Sécurité intérieure, Jean De Dieu Ntiruhungwa, en charge de la gestion des prisons, justifie ces fermetures par le danger que représentaient ces pénitenciers "pour l'environnement, la santé de la population et le tourisme". Un argument avancé depuis neuf ans par nombre d'observateurs tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, et qui concerne l'ensemble de l'univers carcéral rwandais. "En août 1994 déjà, nous faisions comprendre au gouvernement que le rythme des arrestations – 800 par jour – était de nature à encombrer dangereusement les prisons", rappelle aujourd'hui Emmanuel Gashabizi, activiste rwandais des droits de l'Homme. D'autres voix n'ont cessé, depuis lors, de dénoncer l'enfer de ces prisons, à la fois pour les détenus et pour ceux qui vivent aux abords. La Commission des Nations Unies pour les droits de l'Homme, celle de l'Europe ainsi que diverses associations et des médias ont régulièrement dénoncé le drame des prisons rwandaises. Jusqu'en janvier 2003, les 18 prisons centrales du pays hébergeaient plus de 120.000 détenus, soit cinq fois leur capacité d'accueil, dont 80 pour cent étaient des prévenus du génocide. La vétusté des bâtiments, la plupart datant des années 1930 et 1940; la défectuosité des installations sanitaires, ajoutées à la promiscuité – quatre ou cinq prisonniers par mètre carré -, rendaient les conditions carcérales épouvantables. "Dans ma cellule, on était si nombreux qu'on ne pouvait pas s'asseoir tous à la fois, et lorsqu'on s'asseyait à tour de rôle, on ne pouvait pas étendre les jambes", confie Cyprien N., sorti en février de la prison centrale de Gitarama (centre du pays), après cinq ans d'incarcération pour délit de droit de commun. Conséquence : des dizaines de morts depuis 1994 par étouffement, maladies mal soignées, malnutrition et autres souffrances.
En septembre 1994, deux mois après l'installation de l'actuel gouvernement, le Rwanda n'avait pu obtenir des bailleurs de fonds occidentaux l'aide nécessaire à la construction de nouvelles prisons pour faire face à l'afflux des arrestations quotidiennes des auteurs présumés du génocide qui avait fait environ un million de morts d'avril à juillet 1994. Les 14 prisons centrales et les 230 autres centres communaux de détention existants étaient déjà pleins. On en était à transformer en cachots de vieux entrepôts et locaux commerciaux. "Seuls les Pays-Bas avaient consenti à faire un don", indique un haut-fonctionnaire du ministère de la Justice. Ainsi, de sept nouvelles prisons prévues, on n'en a construit que quatre. Trois anciennes prisons ont été agrandies d'une ou deux cours. La question du surpeuplement des pénitenciers demeure jusqu'à cette date. Il n'existe non plus d'amélioration dans les conditions de vie et d'hygiène de ces prisons. Le Rwanda a fait appel à des organisations humanitaires, entre autres, au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui, dès la fin 1994, avait financé, pour toutes les prisons du pays, la fourniture d'eau et des vivres, l'équipement des dispensaires, la réparation des réseaux d'égouts et l'installation des fosses septiques. Ces interventions, bien qu'insuffisantes, ont permis de prévenir de grandes épidémies et de limiter les décès. "Dans certaines prisons, en particulier à Gitarama et Kibungo, le surpeuplement est si important que seul le strict minimum a pu être fait pour améliorer l'accès aux installations sanitaires, avec finalement 350 personnes par latrines", déclare un membre du CICR à Kigali.
Ces prisons constituent également une catastrophe pour les gens qui vivent aux alentours. Toute la ville de Kibuye est encore baignée par l'odeur insupportable qui émanait d'égouts mal évacués de sa prison prévue pour 600 prisonniers et qui en comptait 2.400 à la veille de sa fermeture. Les déchets s'évaporent partout dans la nature. De la prison centrale de Kigali, construite pour 2.000 détenus au lieu des 6.000 actuels, la vaste rigole, qui évacue les eaux usées vers la rivière Nyabugogo, traverse l'un des quartiers populeux de la capitale. De nombreux amis de la nature au Rwanda déplorent l'ampleur des dégâts qu'auront causés au Lac Kivu les prisons de Kibuye et de Gisenyi, ainsi qu'aux rivières qui courent en contrebas de la plupart des autres pénitenciers, sans oublier la destruction des faibles forêts qui les entourent, pour approvisionner en bois de chauffe les cuisines de ces centres de détention.
Le traitement rapide des dossiers des présumés génocidaires apparaît, pour beaucoup d'analystes, comme l'unique solution à ce drame des prisons.
Quelque 40.000 de ces prisonniers seront en liberté provisoire à la fin de ce mois, à la suite d'une mesure décrétée en janvier par le président rwandais, Paul Kagame. Les autres détenus doivent attendre les verdicts des gacaca (tribunaux populaires locaux) mis en place, en 2001, sur chaque colline, pour juger les exécutants du génocide, majoritaires dans les prisons. Les condamnés ont la possibilité de passer une partie de leur peine en détention et l'autre moitié dans l'exécution de travaux d'intérêt communautaire hors de prison. Les premiers procès gacaca ont débuté en juin 2002, et il faudra cinq ans au minimum pour juger tous les prisonniers!

