ABIDJAN, 18 avr (IPS) – La Côte d'Ivoire, face à la gravité des problèmes d'eau, s'est doté d'un code de l'eau depuis 1998, à travers une loi réglementant l'utilisation de cette denrée dans le pays. Un haut commissaire à l'hydraulique avec rang de ministre – avait même été nommé.
"Cette loi avait pour objectif de préserver les écosystèmes aquatiques et tous les milieux humides, de protéger les eaux contre la pollution et de gérer la politique d'eau potable dans le pays", expliquait Sékou Touré, le haut commissaire à l'hydraulique. Un plan d'action, soutenu par le Japon, avait été mis en place également. Mais depuis son adoption, cette loi n'a jamais été appliquée. Et la crise politico-militaire, qui secoue le pays depuis septembre 2002, a changé les priorités du gouvernement ivoirien, du moins pour l'instant.
Barrages envasés, retenues d'eau insuffisantes, vétusté des installations, tels sont les problèmes majeurs que vivent les populations du centre et du nord de ce pays d'Afrique de l'ouest. Ces difficultés, qui ne datent pas d'aujourd'hui, sont plus dures à résoudre à cause de la guerre. La majeure partie des localités concernées est sous le contrôle des mouvements rebelles dans le nord et l'ouest de la Côte d'Ivoire.
A Dabakala, à 400 kilomètres au centre-nord, le barrage construit pour l'irrigation des parcelles agricoles, sert désormais de retenue pour l'alimentation de la population. "Il y a des problèmes d'adaptation. Car le barrage n'a pas été conçu pour alimenter la ville. Par la force des choses, nous avons branché le réseau urbain d'eau sur cette retenue qui ne suffit plus", révèle Victor Tagro, agent de la Société de distribution d'eau de Côte d'Ivoire (SODECI).
Le besoin journalier de Dabakala en eau potable est d'environ 450 mètres cubes et la station ne peut servir que 330. Le ministre des Infrastructures économiques, Patrick Achi, qui avait constaté, lui-même, les difficultés des habitants de Dabakala, avait annoncé, l'année dernière, que le gouvernement devrait rechercher des financements pour mettre cette ville à l'abri des problèmes d'eau qui deviennent récurrents. Botro, dans le département de Bouaké, dans le centre du pays et quartier général du principal groupe rebelle, le Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), vit une situation identique depuis plus de cinq ans. "A partir de janvier, chaque année, c'est une citerne de ravitaillement qui nous servait en eau potable sept fois par jour à partir de Bouaké. Depuis que la crise a commencé, chacun se débrouille comme il peut", a confié à IPS Jeanne Kouamé, une déplacée de guerre arrivée à la fin-mars à Abidjan, la capitale économique. L'eau était transvasée dans le château de la SODECI et était vendue à la population au même tarif que partout en Côte d'Ivoire. Le tarif varie de 196 francs CFA (environ 33 cents US) le mètre cube (tarif social jusqu'à 18 m3) à 650 FCFA (environ 1,1 dollar US) pour les usages de plus de 80 mètres cubes. Le barrage, qui approvisionne la ville de Botro, a été construit en 1976..
Il est envasé et à sec durant toute la grande saison sèche qui commence de décembre à mai. Pendant la période des pluies, il n'atteint pas la moitié des 60.000 mètres cubes de sa capacité initiale.
Lors d'une tournée dans cette région en 2002, Achi avait estimé à 500 millions de FCFA (environ 833.333 dollars US) le financement du raccordement de Botro au réseau de Bouaké. "Ce financement, du fait de la guerre, n'est plus une priorité pour l'Etat", regrette Kouamé qui soutient que les femmes ont d'énormes soucis pour les travaux ménagers. "L'eau est une denrée très rare dont la gestion se fait avec plus de rigueur", ajoute-t-elle.
Dans le département de Korhogo (600 km au nord d'Abidjan), la situation est plus grave, notamment dans les sous-préfectures de Ouangolodougou et Diawala. Des crises opposent régulièrement les agriculteurs aux éleveurs à cause de la "mauvaise gestion de l'eau", selon des spécialistes. Mais, les populations souffrent, elles aussi, des effets de la sécheresse. "Les capacités de tous les centres de distribution d'eau du nord sont dépassées", révèle Alexis Tiécoura, habitant de Ouagolodougou. Dans le département d'Abengourou (300 km à l'est), Niablé n'échappe pas à la pénurie d'eau potable. Les raisons sont identiques à celles des localités du nord. Les installations sont vétustes. "Aujourd'hui, la moitié de la population bénéficie des bienfaits de l'eau potable", avoue Issa Ouattara, commerçant dans cette localité. Le ministère des Infrastructures économiques estime à 1,5 milliard de FCFA (environ 2,5 millions de dollars US) le raccordement de Niablé au centre d'Abengourou.
En Côte d'Ivoire, 618 localités sur plus d'un millier sont raccordées au réseau de distribution de l'eau potable. Quelque 19.000 points d'eau (pompes villageoises), dont 15.000 sont fonctionnels, existent dans les villages. L'année dernière, le gouvernement a évalué à 5,137 milliards de FCFA (environ 8,5 millions de dollars US) le renouvellement du matériel électromécanique des pompes villageoises contre 23,878 milliards (environ 39,8 millions de dollars) pour l'hydraulique urbaine. Pour la période 2002-2005, le gouvernement estimait à 80 milliards de FCFA (environ 133,3 millions de dollars US) les investissements à effectuer en zone urbaine pour la satisfaction totale en matière d'eau potable. Mais la guerre a renvoyé tous ces projets au second plan. La disponibilité de l'eau en Côte d'Ivoire est évaluée à 40 milliards de mètres cubes exploitables chaque année. Les spécialistes suggèrent une approche intégrée pour maintenir l'eau comme une ressource fondamentale dans le développement durable. Ils estiment que l'eau est toujours mal gérée, malgré sa grande disponibilité apparente. Selon une étude menée en 1996 par la Banque africaine de développement (BAD), l'accès à l'eau potable régresse au fil des ans à cause de la croissance de la population ivoirienne qui fait environ 16 millions d'habitants. Au total 72 pour cent de cette population avaient accès à cette denrée en 1996 contre 82 pour cent deux années plus tôt.

