DROITS: La tradition empêche les femmes rurales africaines d'accéder à laterre

DAKAR, 14 avr (IPS) – En dépit du rôle important qu'elles jouent dans la production agricole et la sécurité alimentaire, les femmes rurales africaines n'ont pas accès à la terre ni à l'héritage à cause de la tradition gérée par les hommes.

Pourtant, selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), les femmes rurales sont les principales productrices des cultures vivrières de base en Afrique subsaharienne : le maïs, le mil et le rizà Elles contrôlent également 90 pour cent de la production des cultures secondaires comme les légumineuses importantes dans l'amélioration de la qualité de l'alimentation. Selon Khady Sow, une femme du village de Kaymor, situé à 30 kilomètres de Dakar, la capitale sénégalaise, les femmes n'étaient pas considérées traditionnellement comme des actrices dotées d'un pouvoir. Elles devaient plutôt exécuter la volonté des hommes. "Cet état de fait a eu des répercussions dans le domaine foncier", dit-elle. "Ainsi, elles ont beaucoup de problèmes pour accéder aux terres, ne serait-ce que dans leurs activités économiques".

Le cas le plus connu à Kaymor est celui des femmes du Groupement de promotion féminine 'Boumy'. Selon Sow, en raison des retombées financières importantes des activités maraîchères, les membres du groupement 'Boumy' ont émis le souhait de disposer de terre pour se lancer dans cette production. Mais, les femmes se heurtent jusqu'à présent à l'impossibilité d'obtenir un champ. Elles rencontrent des refus argumentés par des divergences politiques ou des conflits familiaux anciens, a expliqué Sow à IPS.

La procédure en cours jusque-là dans la communauté rurale consiste à aller voir un notable disposant de champs propres pour lui demander de leur en affecter une parcelle au nom de leur groupement.

Le Sénégal ne constitue pas une exception dans ce domaine puisqu'on retrouve les mêmes problèmes dans la quasi-totalité des pays du continent.

Selon Ali Abdoulaye, de l'organisation non gouvernementale (ONG) Vie, c'est le fait d'être femme qui pose problème en milieu rural Songhaï-Zarma, au Niger.

Selon des croyances stéréotypées des habitants de cette région, citées par Abdoulaye, la femme est "physiquement de constitution fragile, peu endurante, inapte aux activités rudes et aux épreuves difficiles. Elle a également moins… de ressources énergiques pour tenir devant l'adversité.

De ce fait, elle est, moins que l'homme, disposée à défendre la société ou la famille. Pour cette raison cardinale, la possession de la terre ou sa préservation ne peuvent guère lui être confiées dans cette société".

Pourtant, il existe des lois qui accordent à la femme le droit d'accès à la terre. Dans plusieurs pays d'Afrique occidentale, centrale et orientale, des réformes constitutionnelles et de nouvelles législations ont été adoptées dans ce sens.

Au Sénégal, la nouvelle constitution, adoptée en janvier 2001, garantit aussi bien à l'homme qu'à la femme le droit à la propriété. Des dispositions analogues existent dans d'autres pays africains. Mais le poids de la tradition, le manque d'instruction et le taux élevé de l'analphabétisme favorisent l'ignorance des lois par les femmes et les hommes en milieu rural. "Les femmes ne connaissent pas les textes sur le domaine national", affirme Ndéye Soukéy Gueye, directrice du projet Crédit pour les femmes du Sénégal, lors d'un atelier international sur le thème : "Femmes rurales et foncier". Il a été organisé récemment à Thiès, à 70 km de Dakar, par le Réseau national des femmes rurales du Sénégal avec le soutien du Projet DIMITRA (Femmes rurales et développement) et la coordination du Programme Enda-PRONAT (Protection naturelle des cultures pour une agriculture durable) de l'ONG Enda Tiers Monde. Ces insuffisances ne découragent pas pour autant les femmes rurales.

Thérèse Mbaye, 40 ans, du village de Fandieng non loin de Thiès, est parvenue, après une longue lutte engagée auprès de ses frères, à acquérir un champ de deux hectares. Elle y cultive du mil, du niébé, du manioc et des arbres fruitiers. "Ce que j'ai pu réaliser relève de l'exploit car dans mon village, les femmes n'héritent jamais de la terre", se glorifie-t-elle.

Mais elle se heurte parfois à des problèmes liés à sa condition féminine.

"N'ayant qu'un seul champ, je suis obligée de diversifier les cultures et à chaque fois que je m'adresse à mes collègues pour louer des champs, ils opposent un refus catégorique soit par manque de confiance, soit par crainte, soit encore par jalousie", confie-t-elle. "En tant que femmes, ne n'avons pas accès aux bonnes terres et aux crédits".

Cependant, Mbaye est bien vue au village. "Je suis très respectée au village car je suis non seulement en train de construire l'avenir de mes enfants, mais aussi je me bats contre l'exode. S'il n'y avait pas cette terre, mes enfants seraient obligés d'aller en ville chercher du travail"..

Elle ne veut pas que ses enfants subissent le même sort. "Avant de vieillir ou de quitter ce monde, je distribuerai équitablement mes terres entre mes fils et mes filles", affirme Mbaye.

"On essaye de donner une meilleure visibilité aux contributions des femmes rurales et faire en sorte que leur préoccupation soit diffusée vers les décideurs politiques", explique Eliane Najvos, coordinatrice du Projet DIMITRA.

"Il faut que les femmes aient une place dans les sphères de prise de décision car sur les 32 conseillers ruraux, il n'y a que trois femmes", renchérit Tine Ndoye, présidente du Réseau national des femmes rurales du Sénégal. "Il faut que les femmes arrivent à approfondir leur vision par rapport au foncier pour pouvoir mieux communiquer avec les politiques et les décideurs". Mais pour Mariam Sow, coordinatrice du Programme Enda-PRONAT, "il faut que les décideurs songent à descendre au niveau de la base pour s'imprégner davantage des réalités des populations".

Selon Sow, "L'approche globale, réunissant femmes et hommes autour de cette question, pour laquelle on a opté, a commencé à donner quelques succès, surtout dans la région des Niayes, située à environ 40 km de Dakar, où des femmes commencent à hériter des terres, selon la loi musulmane".

"Il faut que la stratégie foncière des femmes soit un des éléments des stratégies plus globales de modernisation rurale et d'amélioration des conditions de vie en milieu rural", suggère Jacques Faye, sociologue rural.