FREETOWN, 10 avr (IPS) – "Je ne souhaite pas que la cour soit déplacée de la Sierra Leone, mais si pour des raisons de sécurité, nous y sommes contraints, alors nous le ferons", commente Robin Vincent, greffier à la Cour spéciale des Nations Unies pour la Sierra Leone.
Vincent réagissait aux plaintes des parents d'un inculpé influent, Sam Hinga Norman, ancien commandant des combattants de la milice pro-gouvernementale "Kamajor" et ministre du gouvernement, au motif que Norman était détenu dans des conditions inhumaines.
La fille de Norman, Juliet, a été citée par un journal local cette semaine, alléguant que son père était maltraité. "On ne lui donne pas l'occasion de faire du sport, sa cellule de prison qui est plutôt comme une cave n'a ni lumière ni ventilation et l'état de sa santé s'est considérablement détérioré", affirme Juliet.
Selon les allégations de Juliet après sa visite au lieu de détention de son père sur l'île de Bonthe, dans le sud, le week-end, la tension monte à Freetown, la capitale de la Sierra Leone. Les supporteurs de Norman, composés essentiellement des forces de milice qu'il a contrôlées pendant la guerre civile entre 1991-2000, menacent d'interrompre les procédures de la cour.
Un groupe se dénommant lui-même le Mouvement de l'alliance de la Sierra Leone (SLAM) a menacé d'entreprendre une action non-spécifiée si Norman n'était pas traité correctement.
La Cour spéciale, qui a été constituée conjointement par le gouvernement sierra léonais et le Conseil de sécurité de l'ONU en 1996, a pour mandat "d'engager des poursuites contre des individus soupçonnés de porter les plus grandes responsabilités dans les crimes de guerre".
Mais le tribunal n'a commencé à fonctionner que cette année. Jusqu'à présent, il ne s'est occupé que de sept gros calibres de suspectés de crimes de guerre, y compris le leader de l'ex-junte Johnny Paul Koroma qui est en fuite, Foday Sankoh et Issa Sesay, le leader adjoint de l'ex-Front révolutionnaire uni (RUF) mouvement rebelle, et Norman qui, jusqu'à son arrestation le mois dernier, était ministre des Affaires intérieures dans le gouvernement au pouvoir.
Le procureur du tribunal, l'Américain David Crane, a déclaré récemment à IPS que les inculpations iraient au-delà des frontières de la Sierra Leone.
"J'inculperai toute personne suspectée d'avoir porté la plus grande responsabilité dans les crimes d'horreur de ce pays", a dit Crane. "Ce procès va loin au-delà des frontières de la Sierra Leone et je me suis préparé à suivre la preuve partout où elle mènera". Présentement, la Cour spéciale siège sur de l'île de Bonthe, dans le sud de la Sierra Leone, un endroit isolé pratiquement inaccessible à la majorité de la population. Ceci a suscité d'intenses préoccupations parmi les supporteurs de Norman et aussi dans la population en général. Même l'opération de la cour dans le pays est sous surveillance minutieuse.
"Que signifie tout ceci à propos d'une Cour spéciale? Je pense que la Cour spéciale pourrait bien être un nouveau foyer de tension et nous pourrions encore être une fois de plus plongés dans la guerre et le chaos s'ils insistent à poursuivre les gens quand la guerre est terminée", estime Josiah, une femme au foyer à Bo, la seconde ville sierra léonaise.
Une autre personne qui donne simplement Mannah comme son nom déclare : "J'étais un combattant de la milice et toute tentative d'humilier et d'emprisonner notre leader (Norman) ne sera pas acceptée". La Cour spéciale, qui a un budget d'environ 58 millions de dollars US, est supposée fonctionner pendant trois ans. Les juges du tribunal proviennent d'Europe, d'Amérique du Nord et d'Afrique, mais tout paraît être largement dirigé par les Américains. Ceci a provoqué un autre débat. Les Américains ont refusé de signer les statuts de la Cour pénale internationale et recherchent, pour leurs ressortissants, des exemptions de comparution pour des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.
La semaine dernière, Global Witness, un groupe de défense des droits de l'Homme, a déclaré que la vraie menace contre la cour venait du pays voisin, le Liberia dont le président Charles Taylor est présumé comme un inculpé potentiel.
Virtuellement, toutes les inculpations délivrées jusqu'à présent font référence à Taylor et à ses liens avec les anciens rebelles du RUF concernant le trafic d'armes et des diamants du sang.
Taylor est supposé avoir dressé des tentes avec l'ex-rebelle fugitif, le commandant Sam Bockarie, alias Mosquito, qui est déjà inculpé. La disparition aussi de l'ancien leader de la junte Koroma soulève des craintes au sein de la population de la Sierra Leone, lassée de la guerre.
Tous ces développements ont accru les craintes dans le pays selon lesquelles la cour pourrait devenir après tout un nouveau point d'éruption pour de nouvelles hostilités. Beaucoup espèrent qu'il n'en sera pas ainsi.
Peter Demby, un instituteur de Freetown déclare : "J'espère que cette Cour spéciale ne nous plongera pas dans une autre série de combats. Nous sommes fatigués de la guerre et de la destruction".

