LUSAKA, 18 mars (IPS) – Après plus de deux décennies de campagne pour dé-stigmatiser le SIDA, le gouvernement zambien est embarrassé par l'un de ses propres départements. Le ministère de la Défense a annoncé qu'il n'accepterait plus de recrues séropositives.
"La défense n'est pas un jardin d'enfants ou la Croix-Rouge. Nous avons besoin de gens en bonne santé", a indiqué le brigadier-général James Simpungwe, qui a en charge le département médical au ministère de la Défense.
Il a déclaré que la vie militaire était, essentiellement, une vie extrêmement active. Une preuve scientifique, dit-il, avait montré qu'une activité physique excessive ne ferait qu'envoyer prématurément à la mort une personne vivant avec le VIH. "Cette réalité et d'autres raisons nous ont conduit à développer une politique de discrimination positive pour les nouveaux entrants dans les forces de défense. Seuls les séronégatifs seront recrutés", a expliqué Simpungwe il y a quelques jours.
Ce qui a laissé perplexes les activistes du VIH/SIDA est l'assentiment du ministre de la Santé, le Dr Brian Chituwo, qui est supposé prendre les devants dans la lutte contre la honte et toutes les formes de discrimination, comme partie intégrante de la politique nationale du gouvernement en matière de SIDA.
La défense, a-t-il indiqué, est une institution "particulière" et le gouvernement n'émet aucune réserve sur une politique visant à recruter seulement des personnes séronégatives. Selon lui, avec l'activité physique militaire excessive, recruter du personnel séropositif serait "les envoyer beaucoup plus rapidement à la mort".
Des soldats en service actuellement, vivant avec la maladie, ne seraient pas "renvoyés", mais seraient placés dans des catégories inférieures et recevront des soins médicaux, y compris les médicaments anti-rétroviraux (ARV). Simpungwe croit que ces mesures empêcheront la propagation du VIH/SIDA en influençant le changement de comportement et en enseignant aux officiers la pratique de rapports sexuels protégés.
La réaction a été prompte et acerbe. Eric Nachibanga de l'Association nationale des personnes vivant avec le VIH déclare : "C'est de l'ignorance dans sa forme la plus effroyable".
"C'est ridicule. Je ne sais pas si la démence s'est installée.
Premièrement, nous avons entendu un député dire que les séropositifs devraient être mis en cage; ensuite, nous avons entendu des politiciens dire que les candidats à la présidentielle devraient être séronégatifs. Dans le même temps, nous parlons de la non-discrimination et de la dé-stigmatisation. Cela montre simplement une absence totale de volonté politique pour traiter du VIH/SIDA dans ce pays où le gouvernement est incapable de s'en tenir à sa politique nationale tracée. Nous commençons par paraître vraiment ridicules", affirme-t-il.
D'autres sont de cet avis. "C'est absolument choquant. J'étais déjà séropositif lorsque j'ai intégré l'armée, mais j'y suis depuis neuf ans et je n'ai jamais manqué une formation, je n'ai pas non plus été malade pendant plus d'une semaine", affirme Mary Nikazwe, un sergent.
Vivre avec le VIH, dit-elle, ne signifie pas qu'on est malade et qu'on ne pourra faire aucun exercice physique. "Evidemment, si une personne n'est pas physiquement apte, elle est exclue du recrutement, mais cela ne devrait jamais être parce qu'elle a le VIH", souligne-t-elle.
Ironie du sort, Sipungwe et Chituwo s'exprimaient au lancement de l'effort de collaboration entre le Projet Concern international (Projet Souci international) et le ministère de la Défense sur le VIH/SIDA pour renforcer la capacité des forces de défense zambiennes à mettre en place, à gérer et à évaluer des activités de prévention du VIH/SIDA efficaces et durables.
Le représentant résident du Projet Concern, Tom Ventrigilia, a immédiatement distancé son organisation de ce qu'il a appelé une décision politique "surprenante". "Project Concern international ne fait en aucune manière partie de la décision politique de la défense", a-t-il expliqué.
Les quotidiens, qui sont généralement réticents, ont également attaqué la nouvelle politique, l'un d'eux la qualifiant de "mesure rétrograde et ignorante ramenant le pays dix pas en arrière".
Le 'Times of Zambia', pro-gouvernemental, a fait remarquer que la décision de l'armée aurait un effet de domino. "Qu'est-ce qui empêchera les autres employeurs d'exiger seulement des personnes séronégatives? Comment est-ce que les millions de chômeurs vont-ils un jour trouver des emplois? La Zambie n'a-t-elle pas une politique sur la discrimination?, a demandé l'éditorial du journal.
Pour Winston Zulu, un activiste anti-SIDA, à en juger par les statistiques zambiennes, où une personne sur quatre est infectée, l'armée va renvoyer une recrue potentielle sur quatre.
Pour lui, l'armée est en train de prendre des mesures désespérées, qui sont totalement inutiles. "Ils sont complètement passés à côté, ils devraient se concentrer sur les changements de comportement et le traitement parce que les soldats, dans le monde entier, sont connus pour avoir les plus forts taux d'infection au monde, à cause de la nature particulière de leur profession", affirme Zulu.
"Les gens ne sont pas séropositifs lorsqu'ils entrent dans l'armée; ils le contractent lorsqu'ils sont dans l'armée. Les soldats passent plusieurs mois à l'extérieur, loin de leurs épouses et de leurs partenaires réguliers.
Donc, ils sont plus vulnérables à l'infection", souligne-t-il.
"La perception que les 'soldats' se font du risque est différente de celle des civils. Ils vivent dans une société isolée et retirée où les valeurs masculines prédominent et où le stress, l'ennui, l'alcool et le sexe sont importants", estime-t-il.
Selon Martin Foreman de PANOS, un groupe international de plaidoyer, dans plusieurs pays du Tiers-monde, les forces armées ont bien plus de chances de contracter le VIH et les maladies sexuellement transmissibles (MST) que les civils. Il ajoute que les plus forts taux d'infection parmi les soldats se retrouvent en Angola (90 pour cent), au Zimbabwe (25 pour cent), et en Tanzanie (20 pour cent). "Dans des pays africains où le VIH s'est avéré depuis plus de dix ans, la prévalence du virus atteint en moyenne 50 pour cent parmi les soldats", poursuit-il. La Force de défense zambienne, qui est forte de plus de 25.000 hommes, a l'un des programmes de prévention et de traitement du VIH/SIDA les plus complets et les plus avancés au monde. A part un hôpital militaire exclusif, son personnel a accès aux ARV gratuitement ou à moindre coût et dispose du seul hôpital homéopathique en Zambie.
"Je trouve qu'il est inconcevable qu'avec tout l'effort et le temps que le (ministère de) la Défense a consacrés à son programme VIH/SIDA, il puisse faire quelque chose d'aussi rétrograde", déplore Zulu.
Mais Sipungwe est demeuré ferme face aux critiques. L'armée, dit-il, mettrait à exécution sa politique de dépistage des nouveaux candidats, "même sans l'approbation de la commission des droits de l'Homme".

