ENVIRONNEMENT: Un rapport attaque la Banque pour son appui à l'incinérationdes déchets

WASHINGTON, 27 sept (IPS) – Malgré un traité mondial demandant aux pays de minimiser l'utilisation des incinérateurs de déchets produisant des polluants toxiques, la Banque mondiale et ses filiales continuent de favoriser des projets qui incluent des incinérateurs dans les pays en développement, selon une coalition de groupes sanitaires et environnementaux internationaux. Dans un rapport publié mercredi à Washington, Health Care without Harm (Soins de santé sans risque) basé à Washington (HCWH), un regroupement de quelque 375 organisations non gouvernementales (ONG) dans 40 pays, et l'Alliance mondiale anti-incinérateur (GAIA), a accusé le Groupe de la Banque d'avoir financé ou recommandé le financement d'au moins 156 projets qui incluent l'incinération, dans 68 pays, depuis 1993. C'était la même année que l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA) a identifié les incinérateurs comme étant la principale source de dioxine dans l'air et d'émissions de mercure dangereuses pour le pays, deux substances hautement toxiques pour les humains. Depuis 2001, environ 26 projets qui incluaient des composantes d'incinération, ont obtenu le soutien du Groupe de la Banque, ajoute le rapport.

"C'est scandaleux qu'une institution publique comme la Banque mondiale utilise l'argent public pour détruire la santé publique", a déclaré Von Hernandez, coordonnateur de la GAIA aux Philippines. "La Banque doit cesser immédiatement de financer l'incinération".

Le rapport, "Financement de la technologie polluante : La Banque mondiale et l'incinération", a été publié à la veille des réunions annuelles de la Banque et du Fonds monétaire international (FMI), de cette année, où les ONG sont attendues pour se produire en force afin de demander des réformes majeures dans les politiques de prêts des deux institutions financières internationales (IFI) affectant une série de questions, depuis la déforestation tropicale jusqu'à la privatisation.

Le nouveau rapport, basé sur une analyse des documents de la Banque mondiale, allègue que la Banque favorise, dans les pays pauvres, une technologie qui a largement été désavouée, ou dans certains cas interdite carrément, dans les nations développées.

L'incinération des déchets industriels, municipaux et d'hôpitaux sont devenus une question sanitaire et environnementale de plus en plus controversée au cours des récentes années.

Les incinérateurs produisent d'énormes quantités de résidus gazeux, solides et quelquefois liquides qui sont souvent contaminés par des substances toxiques, comme des métaux lourds, des dioxines, des furans et autres présumés polluants organiques persistants ou POP.

Les dioxines sont particulièrement dangereuses. Il a été prouvé qu'elles sont à l'origine de toute une série de problèmes sanitaires, dont le cancer, les dégâts au système immunitaire, les problèmes de reproduction et de développement. Elles "s'accumulent biologiquement" dans les tissus gras des organismes vivants et passent par la chaîne alimentaire, se concentrant particulièrement dans le poisson, les œufs, les produits journaliers, sans se décomposer.

Les gouvernements reconnaissent de plus en plus les dangers posés par la production des POP.

En 2001, des Etats ont approuvé la Convention des Nations Unies sur les POP de Stockholm, un traité mondial qui demande aux nations participantes de minimiser leur production de certains POP particulièrement toxiques – dont les dioxines et les furans – et d'interdire à la longue 23 des substances les plus dangereuses. Le même traité identifiait l'incinération comme une source majeure de ces composantes chimiques.

Dans les nations riches, la technologie a été conçue pour atténuer – même si ce n'est pas pour éliminer – la pollution atmosphérique causée par les incinérateurs, mais son coût est hors de portée pour la plupart des pays pauvres.

"La pollution croissante dans les régions souffrant déjà de graves problèmes de santé causés par les effets secondaires de la combustion, comme les particules, les POP et le mercure, est particulièrement insoutenable et constitue une menace pour la santé publique", indique le rapport.

De même, les pays pauvres manquent généralement de types de systèmes sanitaires publics réglementaires et environnementaux nécessaires pour s'assurer que les incinérateurs minimisent de fait les émissions toxiques.

Le rapport souligne que des alternatives viables à l'incinération existent pour la plupart des déchets dangereux. Les déchets des hôpitaux, par exemple, sont composés principalement d'ordures non infectieuses semblables aux diverses ordures municipales. Il a été démontré qu'il est peu coûteux et rentable de maintenir séparés des flots de déchets pour les matières potentiellement infectieuses et celles qui ne le sont pas.

De plus, un recyclage agressif et des programmes de compost peuvent réduire bon nombre d'ordures municipales, tandis que des traitements sans incinération ont été développés pour la plupart des contenus dangereux. Par rapport aux déchets industriels, les meilleures politiques, selon le rapport, sont préventives : réduction ou élimination des intrants industriels dangereux.

Le rapport souligne que sur les 156 projets financés par la Banque, seuls trois – à Singapour, à Maurice, et en Corée du Sud – se préoccupaient principalement de l'incinération. Dans le reste, l'incinération était un aspect secondaire et mineur du projet.

Sur l'ensemble des projets dans lesquels l'incinération était incluse, la moitié se trouve en Afrique, où le Kenya était le leader mondial avec 12; 22 pour cent en Asie et dans le Pacifique; 19 pour cent en Amérique latine et dans les Caraïbes; et 10 pour cent en Europe.

Mais près de la moitié de tous les projets sont concentrés dans seulement 12 pays : le Kenya, le Brésil, la Turquie, l'Inde, le Zimbabwe, la Tanzanie, le Mexique, l'Argentine, la Corée du Sud, la Zambie, la Chine et le Nigeria. Les capacités d'incinération de ces projets varient énormément, indique le rapport, faisant remarquer que l'incinérateur de Singapour pourrait brûler autant de déchets que tous les autres incinérateurs réunis, financés par la Banque.

Environ 50 pour cent des projets concernent l'incinération d'une grande variété de déchets industriels; à peu près 29 pour cent touchent des déchets sanitaires; et le reste, les divers déchets municipaux. Douze des 19 projets qui incluent l'incinération de déchets municipaux sont liés au tourisme, notamment les hôtels de luxe dans des endroits éloignés.

La Banque mondiale elle-même a mis en place une Unité de POP dont l'objectif est d'améliorer "diverses politiques opérationnelles en intégrant les questions de POP" après la signature de la Convention de Stockholm.

Elle a également des politiques qui l'empêchent d'accorder des prêts aux projets qui utilisent certaines pesticides qui sont des POP, selon le rapport. La Banque finance aussi des projets destinés à nettoyer les réserves de POP existantes – comme celles qui sont abandonnées par les compagnies multinationales de pesticide en Afrique – et à aider les pays à cesser de dépendre des technologies productrices de POP.

"Il est particulièrement hypocrite que la Banque mondiale cherche des fonds pour vider les problèmes de POP au même moment qu'elle continue d'en créer de nouveaux", a déclaré Neil Tangri, l'auteur du rapport. Il a cité un article du New York Times de 1999 qui rapportait que le président de la Banque, James Wolfensohn, a apporté une contribution personnelle de 50.000 dollars à un effort visant à empêcher la construction d'un incinérateur mixte (pour déchets dangereux et non dangereux) dans sa résidence secondaire dans le Wyoming, aux Etats-Unis. Le rapport fait remarquer qu'un certain nombre de groupes représentés par la coalition avait tenté d'engager directement la Banque mondiale dans ces questions, mais "a reçu peu de réponse constructive". Interrogés sur la réaction de la Banque, des porte-parole de la Banque et de sa filiale du secteur privé, la Société financière internationale (SFI) ont indiqué qu'ils n'avaient pas encore vu le rapport.