LIBREVILLE, 18 sept (IPS) – Le gouvernement gabonais a approuvé la loi contre l'enrichissement illicite, après le plaidoyer du procureur général de la République, Pierrette Djouassa, en faveur d'une action "plus ferme et concertée" au sommet de l'Etat pour endiguer la corruption et l'impunité.
Les disparités sociales se sont accentuées avec le boom pétrolier des années 70, où le Gabon s'est lancé dans des investissements lourds qui ont entraîné la fuite des capitaux et l'enrichissement illicite de certains citoyens lors de l'attribution des marchés, tout en creusant le fossé entre les riches et les pauvres.
La corruption a atteint, depuis plusieurs années, les sommets du pouvoir.
Bien que le phénomène soit mondial, l'arsenal juridique du Gabon ne prévoyait pas encore une loi qui sanctionne une certaine forme de corruption.
"J'exhorte le gouvernement à élaborer une loi anti-corruption qui serait précédée d'une loi d'amnistie visant à faire table rase du passé…", avait notamment déclaré Djouassa. C'est ainsi que dans la perspective de la "re-fondation" évoquée par le président gabonais Omar Bongo, Djouassa a suggéré "le vote d'une loi d'amnistie pour les faits passés et d'une loi anti-corruption sans effets rétroactifs…" Pour le président de la Cour judiciaire, Antoine Nguema Essono, "une telle œuvre d'envergure devrait se fonder sur une justice crédible, indépendante et moins soumise aux pressions politiques".
Les juges considèrent que pour lutter efficacement contre la corruption, "il faut une action d'envergure et son efficacité reste encore tributaire de l'indépendance et de la transparence de la justice". Les juges se sont insurgés publiquement contre la façon de traiter arbitrairement les justiciables, estimant que ce sont toujours les plus faibles qui encourent les foudres de la justice. Après l'adoption, par le Sénat et l'Assemblée nationale, de la loi contre l'enrichissement illicite, le président du Conseil économique et social (CES), Louis-Gaston Mayila, a souhaité qu'elle soit appliquée. Considéré comme l'un des pays les plus riches d'Afrique en raison de son Produit national brut (PNB) par habitant exceptionnellement élevé (5.280 dollars US), en 2002, selon le Moniteur du commerce international (MOCI), et provenant du pétrole, le Gabon traverse une crise financière et économique sans précédent. Malgré la crise qui touche principalement les populations démunies en majorité, les plus riches n'hésitent pas à faire étalage de leurs richesses acquises frauduleusement. Les Gabonais les plus défavorisés (ouvriers) disposent d'un revenu de 1.300 francs CFA (environ 1,8 dollar US) par jour pour vivre, alors que les plus aisés (hauts fonctionnaires et ministres) peuvent avoir jusqu'à 50.000 FCFA (environ 71,4 dollars US) par jour, selon l'Agence nationale pour l'emploi.
En l'absence d'une répression efficace, la corruption a gagné les ministères et les hautes sphères du pouvoir. Le détournement des deniers publics est légion et de nouveaux riches sont apparus, des jeunes pour la plupart. Si avant la crise économique et la dévaluation du FCFA survenue en 1994, la cherté de la vie était tolérable à travers le pays, les dirigeants ont, pour la première fois, reproché aux étrangers d'être trop nombreux au Gabon, de contrôler le tissu économique, d'être responsables de l'insécurité galopante et de l'immigration clandestine qui ont dépassé le seuil de tolérance. "Pourtant, la mauvaise gestion de l'Etat a continué en 1999, malgré une mise en garde des institutions internationales sur le train de vie de l'Etat et une conjoncture déjà défavorable au cours des années précédentes", constate Michel Emane, haut fonctionnaire au ministère des Finances. Mais les stratégies d'investissements se sont soldées par des échecs qui ont entraîné une crise d'endettement. En fait, la majorité de la population ne bénéficie pas des retombées du pétrole et près de 40 pour cent de celle-ci côtoient la misère et la pauvreté au quotidien. La recette pétrolière du Gabon est de quelque 875 milliards de FCFA (environ 1,325 milliard de dollars US) en 2001, selon la Direction générale des mines et de la géologie.
"Il est donc difficile aujourd'hui pour le pays de respecter le guide de la bonne gestion économique mondiale dictée par le Comité intérimaire du Fonds monétaire international", commente un économiste gabonais.
Pour marquer sa volonté de lutter contre l'enrichissement illicite, le gouvernement a mis en place une Commission nationale de lutte contre l'enrichissement illicite en même temps qu'une loi qui institue un régime de répression de cette mauvaise pratique dans le pays. "Il est prévu que cette commission soit un organe supplétif de la police judiciaire agissant de sa propre initiative ou sur plainte de toutes personnes intéressées", avait indiqué l'ancien ministre de la Justice, Pascal Désiré Missongo. Comparativement aux autres pays africains où les affaires ont suscité l'émergence d'une forme de bourgeoisie nationale, capable de résister aux assauts des multinationales, au Gabon, deux voies sont sources d'enrichissement : la politique et l'occupation d'un poste juteux dans l'administration publique. Frappé par la récession et contraint par les bailleurs de fonds de s'engager dans des plans d'ajustement structurel, le Gabon a, à plusieurs occasions, souhaité voir annuler sa dette. Le président Bongo avait d'ailleurs déclaré en 2001 que "le Gabon prendra ses responsabilités au cas où le G-7 ne décidait pas d'annuler la dette gabonaise au terme de leurs tractations …" "Le Gabon s'est mis dans une telle situation qu'une équation quasiment insoluble pourrait se terminer très mal tant les bailleurs de fonds sont "excédés" par les revirements de ce petit émirat …", souligne un économiste qui a requis l'anonymat. En attendant, les efforts d'assainissement des finances publiques se poursuivent. Le Gabon est un petit pays d'environ 1,2 million d'habitants dont plus de 33 pour cent vivent sous le seuil de pauvreté.

