KINSHASA, 30 août (IPS) – Les Congolais ne sont pas psychologiquement prêts à recevoir, sur leur territoire, le chef de l'Etat rwandais, Paul Kagame, dont la visite, prévue fin-août, a été annoncée par la présidence de la République démocratique du Congo (RDC), depuis le lundi 12 août.
La nouvelle passait pour tellement invraisemblable que beaucoup de Congolais n'y avaient accordé que très peu d'attention. "Dans l'esprit du processus de paix après la signature de l'accord de Pretoria entre Kinshasa et Kigali, le président du Rwanda, Paul Kagame, effectuera une visite de travail à Kinshasa, à la fin du mois", avait notamment annoncé le présentateur du journal télévisé.
"Visite au cours de laquelle sera officiellement ratifié, par les deux chefs d'Etat, l'accord de paix signé à Pretoria, le 30 juillet 2002", avait ajouté la télévision congolaise.
Bien que la date n'ait pas été précisée, avec la fin du mois, une effervescence sensible semble réveiller les Congolais, toutes catégories socio-professionnelles confondues, effrayés à l'idée de voir débarquer, dans les 48 heures, celui qui incarne, à leurs yeux, "tous les malheurs qui frappent le pays depuis six ans". En effet, c'est depuis 1996 que le Rwanda a envahi le Congo qui s'appelait encore le Zaïre, à l'époque du président Mobutu. Beaucoup de Congolais disent qu'ils "ne sont pas près d'oublier car les séquelles des deux guerres se vivent au quotidien". "J'aimerais voir ce Paul Kagame ici à Kinshasa", s'insurge Kaninda Mukoko, un mutilé de guerre qui circule, de terrasse en terrasse, pour quémander la charité. Mukoko a été amputé d'une jambe après que celle-ci a été déchiquetée par un obus sur le front d'Ikela, dans la province de l'Equateur (nord-est de la RDC). "J'aimerais le voir visiter le camp Lieutenant-colonel Kokolo et parler à tous ces jeunes garçons qui, à la fleur de l'âge, ont été rendu impotents par cette guerre qu'il nous impose depuis des années. Non. Peu importe ce que veulent les politiciens congolais, mais j'estime que la visite de Paul Kagame au Congo est une insulte aux Congolais. Joseph Kabila, le président de la République, n'a pas le droit de nous faire cela", ajoute Mukoko, en colère.
Plusieurs Congolais disent ne pas trouver de "mots suffisamment forts" pour exprimer leur désapprobation envers la venue à Kinshasa, du chef de l'Etat rwandais, ce week-end. Une visite que la plupart qualifient "d'inopportune, d'insultante, de révoltante". La guerre actuelle, déclenchée le 2 août 1998, a particulièrement marqué les populations de Kinshasa dans la mesure où, pour la première fois dans l'histoire, les combats se sont déroulés dans les rues de la ville. Le 5 septembre 1998, en effet, les Kinois avaient été réveillés par les détonations assourdissantes dans les environs de l'aéroport de Ndjili (banlieue de Kinshasa). D'une manière inexplicable, les rebelles congolais de Laurent-Désiré Kabila, encadrés par des officiers rwandais dont James Kabarebe, actuel chef d'état-major de l'Armée patriotique rwandaise (APR), se trouvaient déjà dans la ville de Kinshasa. "Je ne pardonnerai jamais aux Rwandais d'avoir saboté le barrage hydroélectrique d'Inga, coupant ainsi le courant à toute la ville", déclare Jean-Marie Kunza qui tente de noyer ses douleurs et sa colère dans l'alcool. Kunza ajoute : "J'avais deux jumeaux, des prématurés, dans une couveuse à l'hôpital général de Kinshasa. Je les ai perdus ainsi que leur mère qui se faisait soigner les traumatismes de l'accouchement. Tout cela à cause de la guerre que nous mène le Rwanda. Joseph Kabila se disqualifierait s'il recevait Kagame chez nous".
Ballon d'essai ou une véritable invitation du gouvernement de Kinshasa, la visite de Kagame à Kinshasa est largement commentée et fortement critiquée.
Tous les journaux de la capitale congolaise posent la question à la "une".
Et tous sont unanimes pour trouver la "visite inopportune" quand bien même elle pourrait faciliter le processus de paix. Cela ne peut être un canular car le quotidien "L'Avenir" du 26 août, proche des opinions gouvernementales, annonçait la visite, à Kigali, du ministre congolais délégué à la présidence de la République, Augustin Katumba Mwanke, et du commissaire général chargé du Suivi du processus de paix, Vital Kamerhe. Les deux personnalités sont chargées de transmettre une invitation du président Kabila à son homologue rwandais. Si les milieux politiques de Kinshasa se réservent de commenter l'événement, la société civile, elle, s'y adonne, par contre, à cœur joie. Dr Anatole Matusila, président de l'Apostolat laïc au Congo, déclare comprendre que cette visite "puisse confirmer la volonté du Rwanda de faire la paix avec le Congo". Il craint toutefois que les "Congolais ne soient pas psychologiquement préparés à recevoir Kagame". "Les plaies causées par la guerre sont encore profondes".
Gervais Chiralwirwa, président de la société civile de Bukavu, province du Sud-Kivu, souhaiterait qu'une telle visite ait lieu dans les villes de Goma ou de Bukavu, les localités qui subissent, au quotidien, les atrocités des troupes rwandaises. "A la fin de la visite, j'aimerais voir Paul Kagame repartir avec ses militaires. Or ce qui se passe actuellement au Kivu, ne m'encourage pas à croire dans la bonne foi des autorités rwandaises".

