GHANA: Des pêcheurs dans l’ouest du pays affamés par l’invasion d’une algue

BEYIN, Ghana, 26 avr (IPS) – Sam Kojo est debout dans un tas d'algues brunes de la hauteur de la cuisse, qui couvre une plage dans l'ouest du Ghana. Derrière lui, un monticule de sargasse en décomposition s'étend le long de la rive devant le village de pêcheurs de Beyin.

“Jamais depuis ma naissance, je n'ai vu cela”, déclare Kojo, tenant un bouquet de l'algue dans sa main. Il pratique la pêche depuis qu'il avait 10 ans, mais depuis que la mauvaise herbe a commencé à se déverser il y a environ trois mois, il n’arrive pas à travailler.

“Nous avons un gros problème parce que quand nous jetions nos filets, toutes les mauvaises herbes venaient à l'intérieur du filet et nous n’attrapions rien”, indique Kojo, par le biais d'un interprète. “Nous avons donc décidé de ne pas continuer à pêcher”.

La sargasse est l'algue qui a donné son nom à la mer des Sargasses – une région située au milieu de l'océan Atlantique Nord – en raison des grandes accumulations là-bas. Dans l'année écoulée, elle apparaît dans des quantités sans précédent sur les plages, depuis les Caraïbes jusqu’en Afrique de l’ouest, faisant des ravages sur les industries du tourisme et de la pêche.

Elle a commencé à s’amasser sur les plages dans l'ouest du Ghana il y a trois mois, disent les habitants. Et à Beyin, elle est en train de mettre à genou ce petit village de pêcheurs de quelques centaines d’habitants.

Kojo affirme que les bateaux sont restés à la rive, les gens souffrent de faim et les familles ne peuvent plus payer les frais de scolarité de leurs enfants. Il dit que le vol augmente avec le désespoir.

Son fils Raymond indique qu'ils ont vu la sargasse flotter sur l'eau quelques jours avant qu'elle n’atteigne les côtes.

“Depuis des mois maintenant, nous ne sommes pas allés en mer”, déclare Raymond. “Nous avons faim. Ici, il n'y a pas d'autres emplois”.

Beyin possède une industrie touristique naissante. Il sert de point de lancement pour les excursions vers Nzulezu, un village sur pilotis dans la zone qui attire plusieurs milliers de visiteurs par an. Mais la pêche demeure la principale source de revenus.

Ernst Peebles, un maître de conférences de l'océanographie biologique à l'Université de Floride du Sud, affirme dans un courriel que des tapis de sargasse s'accumulent partout où les courants océaniques les amènent. Cet afflux en Afrique et ailleurs ne reflète probablement pas la croissance accrue locale de la sargasse.

“Plus que probable, c'est une indication que les courants ou tourbillons océaniques sont plus proches de la côte que d'habitude. Des vents au large persistants peuvent également aider à créer de telles accumulations”, ajoute-t-il.

En 2011, l'est des Caraïbes a été infesté par la sargasse, qui a couvert les plages dans des destinations touristiques populaires telles qu’Antigua-et-Barbuda, Barbade et Saint-Martin. Certains lieux de villégiature ont fermé alors que des tonnes de l'algue ont été enlevées. Dans certaines régions, les gens ont été prévenus de ne pas nager à cause du risque de s'emmêler dans les mauvaises herbes. La Sierra Leone, le nord-ouest du Ghana, ont également connu un afflux en 2011.

Brian Lapointe, qui étudie l’algue depuis les années 1980, a déclaré que la sargasse circule en continu entre la mer des Sargasses, les Caraïbes et le golfe du Mexique, où elle est captée par le courant du Gulf Stream et peut se déplacer vers l'est des Açores, et même vers l’Afrique de l'ouest.

Les scientifiques ne sont pas sûrs de ce qui a conduit à la récente augmentation de la quantité de sargasse en circulation, a indiqué LaPointe, un expert à l'Institut océanographique de 'Hasbor Beach' à 'Florida Atlantic University' aux Etats-Unis.

“C'est un phénomène très répandu”, affirme LaPointe. “Presque tous les coins de l'Atlantique Nord signalent des quantités vraiment importantes de la sargasse”.

Les niveaux d’éléments nutritifs dans l'océan, en particulier près de la rive, sont en augmentation en raison des activités humaines telles que la fertilisation et le déversement des eaux usées, qui à leur tour conduisent à une croissance plus rapide des algues.

Le déversement de pétrole en 2010 dans le golfe du Mexique peut également jouer un rôle, déclare LaPointe, en augmentant davantage les éléments nutritifs dont se nourrit l’algue. Des centaines de millions de gallons de pétrole se sont déversés dans l'eau après l’explosion de la plateforme pétrolière 'Deepwater Horizon' de BP, le 20 avril 2010.

“L'année dernière, à la suite de la fuite de 'Deepwater Horizon', est le moment où nous avons vu cette arrivée massive de sargasse dans certaines zones”.

LaPointe souligne également un changement temporaire en 2010 des courants dans le golfe du Mexique. Un courant “s’est mis en court-circuit”, créant le tourbillon 'Franklin Eddy', ce qui a signifié que l’écoulement du golfe a pratiquement cessé pendant des mois.

Une bénédiction pour ceux qui se précipitent pour contenir le déversement de pétrole, ce tourbillon peut aussi avoir servi comme un “grand incubateur” pour la sargasse, indique LaPointe.

Environ six mois après que le tourbillon s’est produit, des informations indiquent que de grandes quantités de sargasse ont commencé à arriver.

“Cela pourrait envoyer davantage de sargasse pas seulement vers l'ouest de l'Atlantique, mais aussi vers les Açores et l'Afrique”, dit-il.

LaPointe travaille avec des chercheurs à l'Université de Floride du Sud pour surveiller les mouvements de la sargasse via des images satellites, afin d'alerter les responsables locaux d'une décharge imminente.