LIBERIA: Les hommes s’essaient au nouveau rôle de sage-femme

ZWEDRU, Libéria, 21 juil (IPS) – Henry Teh glisse doucement une feuille bleue d'hôpital pour exposer le ventre nu d'une femme enceinte.

Pendant qu’il inspecte tout autour pour ressentir la position du fœtus, cet homme sage-femme en formation sait qu'il est en train de violer la tradition et de changer le visage des soins obstétricaux au Libéria.

“Dans notre centre, il y a des femmes qui ne sont pas vraiment contentes que les hommes les examinent… à cause des parties intimes”, déclare-t-il, tout en jouant avec son stéthoscope.

En 2009, Teh est devenu l'un des premiers hommes à être admis à un programme de formation de sage-femme dans le sud-est du Libéria. L'école de formation des sages-femmes pour les zones rurales, fermée depuis 20 ans à cause de la guerre, a été rouverte par Merlin, une agence britannique d'aide médicale, et le ministère de la Santé et des Affaires sociales du Libéria.

Pénurie de stagiaires qualifiés Les responsables de l'école ont rapidement constaté qu'il y avait une pénurie de candidatures féminines qualifiées dans cette région reculée. Peu de jeunes femmes au Libéria ont obtenu leur diplôme d'études secondaires ces dernières décennies parce que les parents ont préféré envoyer leurs fils à l'école.

La décision de recruter des hommes semblait avoir un sens, a dit Sawah Shaffa, un formateur à la profession de sage-femme. “[Le Libéria] a obtenu des hommes médecins. Il a obtenu des infirmiers. Alors, la profession de sage-femme ne devrait pas être limitée uniquement aux femmes”.

Au centre hospitalier universitaire Martha Tubman à Zwedru, Teh invite une autre femme enceinte à se coucher sur la table d'examen. Le jeune homme explique comment il a sauté sur l'occasion pour devenir sage-femme à cause d'une tragédie personnelle – sa sœur de 19 ans est morte en couches pendant qu'elle était coincée dans la brousse.

“Elle essayait de marcher de la ville voisine à Kanweaken, où nous avons le centre de santé. Elle a commencé à saigner sérieusement et il n'y avait aucune voiture disponible”.

Les villageois ont mis la femme enceinte dans un hamac pour l’amener vers la ville voisine, mais elle a succombé sur le chemin avant qu'une ambulance n’arrive.

Nécessité de meilleurs soins maternels Un rapport de 2009 du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) indique que les femmes libériennes courent dans leur vie un risque sur 12 de mourir de complications de la grossesse ou de l'accouchement, généralement à cause de la dystocie, de l’hémorragie ou d’une infection, faisant que le pays présente le huitième taux de mortalité maternelle le plus élevé au monde. L'UNICEF conclut que 80 pour cent des décès maternels pourraient être évités grâce à l'accès aux agents de santé formés.

Le Libéria compte environ 3,8 millions d’habitants avec seulement 400 sages-femmes formées. Les responsables de la santé disent qu’il faut 1.200 sages-femmes supplémentaires.

Surmonter les obstacles culturels Mais la question se pose encore de savoir si cette expérience des hommes sages-femmes sera couronnée de succès.

Dans la salle d'attente bondée de l'hôpital à Zwedru, une jeune femme enceinte grimace de douleur et serre fort son ventre. Aletha Cherley, 22 ans, est nerveuse parce que c'est sa première grossesse, quand bien même elle ressent des crampes et des douleurs au dos, elle est réticente à laisser Henry Teh l’examiner.

“Pour moi, si un autre homme qui n'est pas mon copain voit mes parties intimes, je peux avoir trop honte… C’est très honteux pour moi. C'est pourquoi ils ont des dames ici pour faire cela”, confie Cherley.

“Vous savez, sage-femme signifie quelqu'un qui reste avec une femme pendant longtemps. Et la plupart des femmes ne se sentiront pas à l’aise qu’un autre homme soit avec elles jusqu'à ce qu'elles accouchent”, renchérit Zeena Abdalla Ramadhan, une sage-femme kenyane, coordonnatrice de la formation de Merlin.

“La profession de sage-femme est quelque chose de privé… c'est d’une femme à une autre femme”.

Abdalla, 56 ans, connue par tous sous le nom de “Mama Zeena”, a passé près de la moitié de sa vie à former des sages-femmes au Soudan, au Tchad et au camp de réfugiés de Kakuma au Kenya. Elle sait qu'il existe des obstacles culturels à l’introduction des hommes dans le domaine traditionnel de la profession de sage-femme.

“Dans le sud du Soudan, ils ne peuvent appeler un homme que lorsque la femme a échoué. Alors, l'homme viendra avec une lance pour retirer le bébé, un bébé coincé. Mais toujours est-il qu’une femme doit être là”.

Les hommes formés peuvent-ils combler le vide? Mama Zeena a suivi une formation de sage-femme après avoir perdu son bébé à terme en 1987. Aujourd'hui, elle est devenue un ardent défenseur de la formation de plus d'accoucheuses qualifiées dans les Etats pauvres d’après-guerre.

Elle prévient que l'Objectif du millénaire pour le développement de réduire de trois quarts d'ici à 2015 le taux de mortalité maternelle dans le monde et d’assurer un accès universel à la santé de la reproduction ne peut pas être atteint sans un investissement plus important.

Au Libéria, elle s’est débattue avec la question de savoir si la formation d’hommes sages-femmes est utile alors que les questions de genre empêchent les femmes enceintes de solliciter leur expertise. La décision est rendue plus difficile parce que les hommes candidats obtiennent les meilleurs résultats à l'examen d'entrée.

“Si nous avions considéré seulement les niveaux, nous aurions pu finir par avoir uniquement des hommes… Mais [les membres de la communauté] ont exprimé leurs inquiétudes. Nous ne pouvons pas former des gens qui ne seront pas utiles. Donc, nous avons décidé de ne pas prendre plus d’hommes”.

L'école a réduit le nombre d'hommes élèves sages-femmes admis en 2010 à deux seulement. Mama Zeena ne sait pas ce qui se passera l'année prochaine.

Retour à la salle d'examen d’Henry Teh… Le jeune homme pose son oreille contre un stéthoscope obstétrique en forme de corne, et l’appuie sur le ventre de la femme enceinte pour écouter les battements du coeur du fœtus. Teh, qui chargeait les téléphones portables pour gagner de l'argent dans son petit village l'année dernière, rayonne de fierté pendant qu'il explique combien il aime la formation pour devenir sage-femme.

Contrairement aux responsables de l'école, il est assuré que les femmes enceintes domineront leur timidité et les tabous culturels pour lui demander des soins médicaux dans le village.

“J'adore ce domaine tellement… et il vous suffit d’aborder la femme d'une façon que vous pensez qu'elle sera à l'aise”.

La première promotion de 32 sages-femmes, qui obtiendront leurs diplômes en décembre 2010, a signé des contrats avec le ministère de la Santé, ce qui leur garantit un emploi à plein temps pendant trois ans, à passer dans six comtés ruraux dans le sud-est du Libéria.