ZIMBABWE: Des enfants apprennent à survivre dans les rues

BULAWAYO, 16 juin (IPS) – Tapuwa Bakare*, 12 ans, s’élance dans la circulation; des automobilistes en colère klaxonnent pour lui pendant que les pneus des véhicules en vitesse crissent en freinant pour éviter de le cogner.

Par miracle, la boîte remplie de bonbons et de chewing-gums qu'il transporte ne tombe pas de ses mains.

Bakare a en tête autre chose que la circulation: il a une affaire à gérer, sinon il mourra de faim. Il doit se débrouiller tout seul et cela signifie qu’il doit courir après les clients le long des trottoirs grouillant de monde de Bulawayo pour vendre ses bonbons et autres articles.

Bakare est l'un des nombreux enfants du pays qui ont adopté une vie loin de ce qu’on pouvait espérer d'un enfant de son âge.

Le Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA) a récemment annoncé qu’au Zimbabwe 1.400 personnes meurent toutes les semaines de maladies liées au SIDA. Avec un taux de prévalence du VIH de 13,7 pour cent, seulement 215.000 personnes sur 450.000 environ au Zimbabwe sont sous traitement antirétroviral, a déclaré l'ONUSIDA.

Le nombre de décès liés au SIDA a mis en lumière la situation critique à laquelle beaucoup d’enfants ici sont confrontés. Il y a une sous-culture croissante d'enfants orphelins qui ont pris la rue pour se débrouiller seuls.

Selon le 'Zimbabwe Orphanage Project' (Projet de développement des orphelinats au Zimbabwe), une organisation non gouvernementale (ONG) qui aide les orphelins avec un peu de tout, des frais de scolarité et uniformes à la nourriture, il y a plus d'un million d'enfants âgés de zéro à 17 ans au Zimbabwe qui ont perdu leurs deux parents du fait du VIH/SIDA.

“J'ai abandonné l'école l'année dernière après le décès de ma mère (d'une maladie liée au SIDA)”, explique Bakare, racontant ce qui est devenu une histoire commune chez les enfants errant dans les rues de cette ville. Depuis ce temps, vivre dans la rue est devenu la seule vie qu'il connaît.

Pendant ce temps, ailleurs dans ce district central commercial tentaculaire, on peut voir James Dube*, 13 ans, en train de gagner sa vie en nettoyant les voitures et en cirant les pneus. “Les gens sont généreux ici mais j'ai peur de demander plus que ce qu'ils me donnent puisqu’ils chercheraient d'autres enfants pour leur faire cela”, a confié Dube à IPS.

Dube affirme qu'il a perdu ses deux parents du fait des maladies liées au SIDA. Il a été introduit dans ce genre de “job” par un ancien voisin, et Dube a constaté qu'il “ne peut jamais faire faillite” en faisant ce genre de travail. Mais c'est un travail fatigant. “Je préfèrerais être à l'école”, dit-il.

L’histoire de Dube travaillant dur pour gagner peu d'argent n'est pas une exception. Comme dans le cas de bon nombre d'enfants qui grandissent dans les rues, il existe une situation d'adultes profitant du travail des enfants en l'absence d’une intervention quelconque du gouvernement, souligne Getrude Makawa, militante des droits des enfants.

“Ils (les orphelins du SIDA) grandissent littéralement avant leur âge et c'est leur désespoir qui a vu des adultes les exploiter. Comment pouvez-vous vous attendre à ce qu'un enfant négocie une affaire équitable?”, s’est demandée Makawa, s’adressant à IPS.

Parce que les enfants vivant dans les rues sont devenus des concurrents entre eux, Makawa dit que cela n'a fait qu'empirer leurs difficultés. Ils ont tendance à accepter n'importe quel prix offert pour leur travail, craignant que les autres enfants n’acceptent le même faible taux s'ils refusent.

Toutefois, des responsables du ministère des Affaires sociales déclarent à IPS qu'au fil des ans il est devenu impossible d’aider les orphelins parce que “les caisses sont vides”.

“C'est un problème dont nous sommes conscients depuis les années 1990, mais nous n'arrivons pas à nous occuper de ces enfants. Notre rôle a été largement repris par des ONG”, a déclaré Hubert Molife, un agent du ministère des Affaires sociales de Bulawayo.

“Dans le passé, les familles pauvres, les orphelins et autres groupes vulnérables bénéficiaient des subventions du gouvernement, mais les choses ont empiré après que les problèmes économiques ont surgi et les familles ne prennent pas maintenant la peine de nous approcher pour une aide”, a-t-il dit à IPS.

Les ONG travaillant avec les enfants, telles que 'Newstart Children's Home' à Harare, disent que le ministère des Affaires sociales leur envoie des enfants en vue d’une aide. “Nous prenons simplement soin des bébés et enfants abandonnés que le ministère des Affaires sociales oriente vers nous”, déclare Saleem A. Farag, directeur de 'Newstart Children's Home'.

Par conséquent, beaucoup d’enfants n’ont pas été pris en charge et se sont retrouvés vivant dangereusement dans les rues en tant que commerçants et travailleurs du sexe.

Et ils sont toujours obligés de faire face aux effets psychologiques de leurs situations, annoncent les experts.

Le Programme des horizons de l’initiative régionale d’appui psychosocial, dans un rapport intitulé “Les orphelins et jeunes vulnérables à Bulawayo, au Zimbabwe: une étude exploratoire des programmes du bien-être psychosocial et d’appui psychosocial”, a indiqué que les enfants orphelins regrettent qu'ils ne reçoivent pas assez de “soutien affectif et psychologique” des adultes.

C'est une situation qui a obligé Dube à devenir “maître de lui-même”.

Mais pendant qu’il se promène dans les rues, étant le premier de trois frères et sœurs, il attend un bon Samaritain qui les prendra en charge, dit-il. Et en attendant, le nettoyage des voitures pour gagner sa vie est ce qu'il est obligé de faire “jusqu'à ce qu'un miracle se produise”.

*Les noms ont été modifiés.