LUANDA, 3 août (IPS) – “Amiga, amiga”, crient les femmes, “des pommes, des poires, des ananas…”, leurs cris se fondant dans les coups de klaxon et les grognements du bruit de la circulation.
Dans tout Luanda, la capitale angolaise, les vendeurs de rue colportent leurs produits, vendant tout, des pièces de stéréo de voiture aux parfums contrefaits et des sandales chinoises, en passant par des poissons localement capturés. La plupart de ces produits sont importés dans de géants sacs par des groupes de femmes qui voyagent par avion en Afrique du Sud, en Chine et au Brésil achetant des denrées bon marché dont elles augmentent les prix pour couvrir les frais de douane à l’aéroport. Les produits importés sont ensuite amenés dans les magasins ou “armazens” qui se trouvent à environ six kilomètres du centre-ville jusqu’au marché tentaculaire de Roque Santeiro.
Ces armazens, aussi remplis de produits importés par bateau comme des boîtes de conserve et produits électriques, approvisionnent les vendeurs ou vendeuses à Roque mais aussi les petits vendeurs ou vendeuses qui transportent leurs denrées en ville par des taxis de marque bleue et blanche de l’Angola – connus sous le nom de “cadongueiros” transportant littéralement des vendeurs ou vendeuses.
Dans le centre-ville, loin des boues et des bagarres de Roque, parmi les gratte-ciels vitrés rutilants et les directeurs de pétrole dans des 4×4, le prix est doublé et, selon la couleur de la peau de l’acheteur, souvent doublé encore.
Des décennies de conflit et de gouvernance économique de style marxiste ont tué le secteur privé de l’Angola, le remplaçant par des institutions d’Etat pléthoriques qui ont fait dégringoler le commerce.
Roque Santeiro, nommé ainsi après un opéra de savon brésilien avec le culte ayant suivi en Angola, s’est développé au début des années de guerre et était formellement transformé en un marché en 1986. Mais sa formalité s’arrête là. Aujourd’hui, s’étendant sur deux kilomètres carrés, Roque est la maison de dizaines de milliers de vendeurs ou vendeuses et leurs divers entrepôts. La fin de la guerre civile de 27 ans de l’Angola en 2002 a lancé le pays dans un essor économique – produit intérieur brut (PIB) à deux chiffres chaque année depuis 2004 – grâce à de grandes réserves de pétrole et de diamants.
Toutefois, cet essor économique n’a pas créé d’emplois pour la plupart des Angolais: deux-tiers vivent toujours avec moins de deux dollars par jour. Cette croissance n’a pas pu jusque-là mettre de l’argent dans les poches de la plupart des Angolais; deux-tiers vivent encore avec moins de deux dollars par jour parce que l’essor a créé très peu d’emplois formels et l’économie informelle – estimée à plus de 60 pour cent de l’économie de l’Angola – continue de prospérer. Selon l’étude 'Global Entrepreneurship Monitor (Moniteur de l’entreprenariat mondial – GEM)' de 2009, menée dans 43 pays à travers le monde et publiée le mois dernier, l’Angola a l’un des taux les plus élevés d’entrepreneurs au stade précoce. Un Angolais sur quatre, a constaté l’étude, était impliqué dans des entreprises débutantes, sensiblement plus élevées que d’autres économies que le GEM qualifie de motivées par la production comme l’Inde et la Colombie. “Etre vu comme un entrepreneur est une très bonne chose en Angola et les gens respectent les hommes d’affaires”, a expliqué le professeur Augusto Medina, de la SPI (Société portugaise de l’innovation), qui a mené une étude en Angola conjointement avec l’Université catholique d’Angola (UCAN) et la plus grande banque privée du pays, la BFA (Banco Fomento Angola). Mais, il ajouté : “Cet esprit d’entreprenariat est né par la force des choses”.
“Les gens ne peuvent pas trouver d’emploi, alors, ils sont obligés de sortir et de créer leur propre travail en vendant dans les rues”. Le commerce informel a ses avantages : l’élément le plus attirant est qu’une personne dans la société fracturée de l’Angola, qu’elle soit déplacée par la guerre, un soldat démobilisé, ou une mère analphabète dirigeant un ménage, peut tenter quelque chose. Il n’existe ni d’exigences d’entrée ni des tas de papiers. Par contre, l’achat en petites quantités peut faire monter les coûts, les vendeurs seuls n’ont pas souvent de magasins sécurisés, par exemple, et certains peuvent se sentir obligés d’offrir des réductions familiales ou sociales qui baissent le profit à long terme.
Les entrepreneurs informels en Angola luttent également pour accéder au crédit bancaire qui continue, malgré quelques améliorations, d’être réservé notamment pour l’élite riche avec les liens familiaux appropriés.
Dans un rapport sur le marché informel de l’Angola, l’organisation non gouvernementale canadienne, 'Developement Workshop' (Atelier de développement – DW), a indiqué : “Alors que l’entrée dans l’économie de marché informel est ouverte à tout le monde, indépendamment de leur niveau d’alphabétisation ou de leurs expériences antérieures, ceux qui ont réussi ont besoin d’acquérir les aptitudes en affaires et un capital suffisant pour construire des entreprises durables”. Un point de friction important était, a observé le DW, un manque d’accès au crédit qui a amené les gens à prendre des prêts privés avec des taux d’intérêt élevés qui les ont laissés dans une dette chronique. Le DW et les partenaires locaux ont joué un rôle décisif dans l’établissement de micro-crédits dans des parties de Luanda. Le Projet de moyens d’existence durables (SLP) était basé sur un modèle de micro-finance initialement développé par la banque Grameen au Bangladesh. Des groupes sont composés de 20 à 30 membres et ont démocratiquement élu des présidents, des trésoriers…, approuvé des statuts avec des réunions régulières programmées. Au début, chaque groupe suit un processus de formation de 10 semaines pour renforcer la confiance, la solidarité et le leadership qui doivent être réalisés avant que les prêts ne soient effectués. Ensuite, les prêts sont accordés aux individus, mais garantis par le groupe.
En 2004, le SLP avait près de 5.000 clients à Luanda et à Huambo, et a depuis évolué pour devenir 'KikiCredito' qui a été salué comme un premier exemple d’une initiative de micro-finance réussie. L’accès à un appui comme celui-ci est nécessaire en Angola. L’enquête du GEM a constaté que pendant que l’Angola a le taux d’entreprises débutantes très élevé, il avait également le taux d’échec le plus élevé avec un cinquième des nouvelles entreprises angolaises fermant dans les 12 mois. C’était le taux d’échec le plus élevé dans les 43 pays étudiés. Les auteurs du GEM ont formulé un certain nombre de recommandations pour soutenir les petites entreprises à travers l’accès au crédit, l’éducation et la formation, ainsi que rendre la technologie comme l’Internet plus accessible. Toutefois, de retour dans les rues de Luanda, sur le très bas échelon de l’échelle d’entreprise, la vie est plus que jamais dure, à cause de la nouvelle interdiction du gouvernement provincial pour les vendeurs ou vendeuses de rue. Des équipes de la police patrouillent les trottoirs qui se dégradent, chassant les femmes de leurs placards, saisissant parfois leurs produits précieux. La législation était introduite pour “nettoyer” Luanda et concentrer les vendeurs ou vendeuses dans des domaines de marché désignés comme Roque Santeiro. Mais malgré les risques élevés, des commerçants ou commerçantes sont audacieux. “Je continuerai par vendre ici”, a déclaré Paulo Silva, 18 ans, tenant une feuille de carton couverte de lunettes de soleil. “Les gens ne vont plus autant à Roque, nos clients sont ici et nous pouvons faire plus d’argent ici”. En Angola, où le dégoulinement des richesses pétrolières n’atteint pas vraiment le bas, ces vendeurs ou vendeuses vont probablement continuer par lutter pour un partage de l’économie de leur pays au cours de nombreuses années à venir.

