BRAZZAVILLE, 27 sep (IPS) – Dans la pénombre du quartier Mabouaka à Bacongo, à Brazzaville, la capitale congolaise, Mireille*, 25 ans environ, se dispute avec un homme. Peu après, elle revient sous la lumière, près d'un bar. “Ce salaud voulait se moquer de moi. Il ne veut pas du préservatif, mais ne propose que quatre dollars, et j'ai refusé”, explique-t-elle à IPS.
Mireille rejoint ensuite d'autres professionnelles du sexe qui attendent des clients chaque soir près de ce bistro. “Nous ne venons ici que le soir, et nous pouvons y passer la nuit, à la solde des clients”, déclare-t-elle, préoccupée à sourire et à saluer des passants. Un homme l'aborde : “Tu vends?”. Elle acquiesce de la tête, et les deux silhouettes disparaissent dans l'obscurité pour négocier. A Mabouaka comme à plusieurs autres endroits de l'arrondissement de Bacongo, les prostituées s'affichent et sont bon marché, se livrant à moins d'un dollar parfois. Le Conseil national de lutte contre le SIDA (CNLS) a validé une enquête sur les professionnelles du sexe à Brazzaville, à la mi-septembre. Les enquêteurs ont sillonné la capitale, et indexé six arrondissements, Makélékélé, Bacongo, Poto-Poto, Moungali, Ouenzé et Talangaï, très connus pour leur ambiance. Par exemple, l'enquête révèle que Moungali compte 29 sites les plus peuplés de la capitale, avec plus de 309 professionnelles de sexe recensées et concentrées dans un bloc de neuf rues seulement. En outre, non loin du stade Alphonse Massamba Débat, en plein cœur de la capitale de ce pays d'Afrique centrale, des prostituées attendent leurs clients à ciel ouvert, sous des eucalyptus. “En saison pluvieuse, il y a une broussaille par ici, et les clients viennent plus nombreux. Mais là, nous nous disputons les quelques courageux et certains fidèles qui rodent sous ce bois”, a indiqué à IPS, Marguerite*, la cinquantaine, assise sur une motte de terre, près d'une piste. D'après les spécialistes, ce site, appelé “La forêt”, était le premier endroit de la prostitution affichée à Brazzaville dans les années 1980. La prostitution atteint des proportions inquiétantes à Brazzaville. Selon le rapport du CNLS, 118 sites fixes ou mobiles ont été recensés dans la ville, et 978 professionnelles du sexe y opèrent de façon permanente. “L'activité de la prostitution est non-stop du fait de la présence importante des boxons, des chambres de passe aux lieux d'habitation des prostituées et de la multiplicité des buvettes où l'on consomme des drogues diverses”, explique à IPS, Marlon Batisa, consultant du CNLS et auteur du rapport. Préoccupé par le risque qu'encourent ces prostituées dont l'âge varie entre 12 et 60 ans, selon le rapport, le CNLS, loin de mettre fin au phénomène, lance une série d'actions en leur faveur. “Ces professionnelles du sexe et leurs clients figurent parmi les groupes les plus vulnérables au VIH. A ce titre, les interventions à leur endroit constituent une priorité pour la réponse au VIH”, a déclaré à IPS, la secrétaire exécutive du CNLS, Dr Marie Francke Puruehnce. “L'élaboration de la cartographie de la prostitution à Brazzaville nous donne l'opportunité d'avoir une meilleure vision des sites de prostitution et de leurs catégories, et d'orienter notre action visant la réduction au VIH des professionnelles du sexe et de leurs clients”, a-t-elle ajouté. L'Association pour l'appui aux initiatives de santé communautaire (AAISC), une organisation non gouvernementale basée à Brazzaville, a été désignée par le CNLS pour aider les prostituées à prendre consciences des dangers qu'elles courent dans l'exercice de leur métier. Depuis mai 2008, quatre mobilisateurs sociaux de l'AAISC — trois femmes et un homme — sillonnent des sites, proposant aux prostituées des services pour éviter le VIH/SIDA. Une soixantaine de prostituées sont formées sur les pratiques sexuelles et leurs risques, la négociation du préservatif et l'identification des situations génératrices des risques VIH. Elles se chargent de communiquer ces informations à leurs collègues.
Par ailleurs, deux centres médicaux ont été choisis à Brazzaville par le CNLS pour apporter des soins gratuits aux prostituées pour les infections opportunistes et pour les maladies ordinaires comme le paludisme. Ces cliniques reçoivent des médicaments du CNLS. Selon le service d'accueil de la clinique de l'Association congolaise pour le bien-être familial, entre 20 et 30 professionnelles du sexe viennent se faire consulter pour diverses pathologies. La même source indique à IPS que ces prostituées passent à des périodes bien précises, “au moins une fois le trimestre”. De son côté, Lucie Nkouankoua, une religieuse qui reçoit les prostituées à la clinique catholique Sœur Martin, indique qu'une centaine d'entre elles passent pendant chaque trimestre. “Elles viennent pour les infections sexuelles diverses. Au troisième trimestre de cette année, onze parmi elles ont été dépistées positives du VIH/SIDA. Nous les avons orientées vers des centres spécialisés”, ajoute sœur Nkouankoua à IPS. Mais, la clinique Sœur Martin n'a pas encore conclu un accord avec le CNLS pour suivre et soigner les prostituées. “Il y a beaucoup de prostituées ici à Poto-Poto. Elles viennent parfois pour le paludisme et d'autres maladies que les infections sexuelles. Comment les traiter gratuitement? En attendant de signer un accord, nous traitons gratuitement les infections sexuelles avec l'aide du CNLS, mais on fait payer 2.500F francs CFA (environ 5,6 dollars) pour les autres traitements”, souligne-t-elle. Sur la base de cette enquête, et se servant de ces deux cas pilotes de centres de santé choisis, ainsi que de l'action menée par l'AAISC, le CNLS annonce des actions généralisées dans le pays en direction des prostituées. “Notre plan 2009 prévoit des actions plus amplifiées et plus directes pour les prostituées”, a indiqué à IPS, Line Mikangou, la responsable de la communication du CNLS. En juillet 2008, le CNLS a organisé, dans les milieux des prostituées, une campagne de dépistage mobile. Et sur 100 prostituées testées, deux ont été contrôlées positives, selon le service de la communication du CNLS.
Selon une enquête réalisée en 2004 par la Banque mondiale, 4,2 pour cent des Congolais sont séropositifs. Ce taux de prévalence n'a pas changé en 2008, selon le ministère congolais de la Santé qui, sur la base des registres des centres de santé et des Centres de traitement ambulatoires, a annoncé en 2007 que le nombre de malades du SIDA était de 150.000 contre 120.000 en 2005-2006 dans le pays.
*(Les noms de famille des personnes concernées ont été protégés).

