BRUXELLES, 3 déc (IPS) – L'avancée des négociations pour des Accords de partenariat économique (APE) entre l'Union européenne (UE) et les 80 pays de la région Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP) a fait peu de bruit, la semaine dernière, à Bruxelles. Pourtant, plusieurs députés européens ont, une nouvelle fois, émis de vives critiques au sujet de ces négociations.
Jusqu'à présent, des accords commerciaux intermédiaires ont été conclus avec neuf pays, mais le doute persiste toujours quant à la possibilité pour l'UE de conclure des arrangements commerciaux de large portée avec la plupart de ses anciennes colonies, et ce, avant la date butoir du 31 décembre. Cinq pays d'Afrique de l'est (le Kenya, l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie) ont igné, le 27 novembre, un accord avec l'UE. Quelques jours plus tôt, quatre pays d'Afrique australe (le Botswana, le Lesotho, la Swaziland et le Mozambique) avaient fait de même. Pour la Commission européenne, l'organe exécutif de l'UE, l'offre mise sur la table pendant les négociations est l'une des meilleures jamais proposées dans le cadre de pourparlers commerciaux. Pour la commission, les APE doivent permettre aux pays ACP de vendre, dès l'an prochain en Europe, des biens exemptés de droits de douane, sauf pour le riz et le sucre considérés comme des exceptions. Mais la situation est cependant loin de rassurer les activistes de la lutte contre la pauvreté, qui estiment que tous les avantages qui pourraient être tirés par les pays ACP des exportations vers l'Europe peuvent largement être éclipsés par tous les dommages qu'entraînerait, dans ces pays, une large ouverture réciproque de leurs marchés. Pour ces activistes, la libéralisation permettra aux produits alimentaires européens subsidiés d'envahir les marchés des pays ACP, à l'heure où les producteurs locaux ne sont pas du tout en mesure de les concurrencer. L'accord intermédiaire conclu avec l'Afrique de l'est, par exemple, prévoit que les taxes à l'importation de produits européens dans les pays ACP seront réduites de deux-tiers. Bien que la Commission européenne assure que les APE permettront de promouvoir l'intégration régionale en Afrique, les critiques de certains parlementaires européens mettent à mal la tactique utilisée, car elle risque précisément de miner cet objectif. Les accords intermédiaires conclus avec l'Afrique australe, par exemple, l'ont été sans l'Afrique du Sud ou la Namibie, bien que l'Angola ait annoncé qu'il pourrait signer prochainement un accord. Et, toujours dans le cadre de ses négociations avec les pays d'Afrique de l'ouest, l'UE a également indiqué qu'elle pourrait signer un arrangement séparé avec la Côte d'Ivoire, sans ses voisins. Les regroupements de l’Afrique de l’ouest et du centre dans les négociations n’ont pas encore soumis des demandes formelles sur des questions liées à l’accès au marché.
Pour l'eurodéputée socialiste Glenys Kinnock, “les pressions exercées lors de ces négociations n'ont jamais été aussi fortes”. Accusant la Commission européenne “d'intransigeance et de manque de flexibilité” en la matière, elle considère que l'exécutif européen “menace l'intégration régionale et risque de provoquer des tensions régionales”. Jan Figel, membre de la Commission européenne, a déclaré, la semaine dernière, que les responsables européens ont opté pour une “approche pragmatique et flexible”. Néanmoins, comme l'a déjà fait son collègue en charge du commerce, Peter Mandelson, il a rappelé que les gouvernements des pays ACP s'exposaient à des taxes élevées sur leurs exportations s'ils ne concluaient pas un APE avant la fin de l'année. Mais pour Marc Maes, spécialiste des questions de commerce au sein de la coupole belge d'ONG 11.11.11, la commission a durci sa position au cours des négociations. Alors qu'elle avait estimé que les pays ACP pourraient bénéficier d'une période de transition de 25 années pour ouvrir leur marché, celle-ci a été réduite à un maximum de 15 ans dans la plupart des cas. “La commission a donc déplacé le poteau du but”, a-t-il affirmé à IPS. Il a souligné également que les gouvernements des pays européens avaient appelé, au début du mois, la commission à faire preuve de flexibilité dans le cadre des négociations. Mais “la commission n'a pas montré davantage de souplesse. Au contraire, elle a constamment augmenté la mise”, ajoute-t-il. Pour Luis Morago, membre de l'ONG internationale Oxfam, la manière dont ces négociations ont été menées jusqu'à présent va à l'encontre du développement.
“On dit aujourd'hui à des pays qui sont largement dépendants du marché européen pour leurs produits et de l'aide au développement qu'ils doivent signer un accord ferme de libre-échange, sinon ils s'exposeront à une hausse des tarifs, à partir de janvier, qui risque de miner leurs exportations. Ce n'est pas une négociation équitable, mais une stratégie de la corde raide”, estime-t-il. Tous les accords signés cette année se limiteront probablement au commerce de marchandises. Des négociations en vue d'étendre ces arrangements aux questions des investissements, des services, des marchés publics et de la propriété intellectuelle devraient se poursuivre durant l'année 2008. Bien que certains ACP aient dès le départ refusé que ces négociations couvrent des thématiques aussi vastes, la commission n'a accepté seulement qu'en octobre dernier de limiter les pourparlers au commerce des marchandises. Lors d'un échange de vues avec le commissaire Figel, le député allemand Frithjof Schmidt a déclaré qu'il était “absolument incroyable” de l'entendre parler de ces négociations comme si tout allait bien pour la commission. “En vérité, ces négociations ont été surchargées par la commission. L'annonce selon laquelle les arrangements ne concerneraient que le commerce des biens n'est en réalité qu'une reconnaissance tardive de l'échec de la commission. Votre stratégie a été une erreur”, a-t-il dit. Pour le parlementaire socialiste français, Harlem Désir, la menace d’augmenter les tarifs douaniers en cas d'absence d'accord est une "sorte de chantage". Selon son collègue allemand, Helmuth Markov, la tactique de la Commission européenne est "une catastrophe", car la principale préoccupation des Européens était d'ouvrir les marchés ACP à leurs produits. “Un partenariat suppose le respect. Lorsque l'UE ne peut s'empêcher d'avoir une attitude qui conduit à dire : à prendre ou à laisser, il ne peut être question de partenariat”, a-t-il ajouté.

