BRUXELLES, 6 juin (IPS) – L'Afrique centrale n'est pas en bonne posture pour négocier un nouvel accord commercial de libre-échange avec l'Union européenne (UE), estiment plusieurs experts.
La région reste en effet marquée par l'insécurité, notamment en République démocratique du Congo (RDC). Le pays doit surmonter la guerre qui, entre 1998 et 2004, a fait près de quatre millions de morts. Malgré la tenue l'an dernier des premières élections démocratiques, les atrocités continuent de déstabiliser certaines provinces, dont le Sud-Kivu.
Or, d'ici à la fin de l'année, les pays d'Afrique centrale (le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, le Congo-Brazzaville, la RDC, la Guinée équatoriale, le Gabon, et Sao Tomé et Principe) doivent conclure des Accords de partenariat économique (APE) avec l'Union européenne. Ces nouveaux arrangements commerciaux prévoient que les 77 pays du bloc Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP) permettent le libre accès de leur marché aux produits en provenance de leurs partenaires européens, conformément aux règles en vigueur au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). L'Accord de Cotonou, signé en 2000, offrait aux produits des pays ACP un accès préférentiel unilatéral sur le marché européen. Les membres de l'OMC ont permis à l'UE et ses partenaires des ACP de renégocier leurs arrangements commerciaux d'ici à fin 2007, date à laquelle les APE devront être conclus. Plusieurs études ont déjà démontré combien l'Afrique centrale était désavantagée dans le cadre de ces négociations. Un audit réalisé par la firme 'PricewaterhouseCoopers', à la demande de la Commission européenne, s'est notamment intéressé à l'impact que pourraient avoir ces arrangements commerciaux sur la région. Dans leurs conclusions, les experts de la société d'audit rappellent que de nombreux pays de la zone, dont la RDC, sortent à peine de plusieurs années de conflit et ne sont dès lors pas en position de force pour négocier avec la commission de l’UE.
Plusieurs observateurs notent également que la position adoptée par le gouvernement congolais est confuse : la RDC étant membre du Marché commun d'Afrique orientale et australe (COMESA), les négociateurs congolais ont pris part en parallèle aux négociations en cours avec les gouvernements de ces deux régions. “Le fait que la RDC sorte d'une période de conflit a déjà considérablement affaibli ses capacités de négociation, à tel point qu'on ne sait plus très bien où négocient aujourd'hui les autorités congolaises”, explique Bertram Zagema, membre de l'ONG néerlandaise Oxfam-Novib. Pour d'autres organisations non gouvernementales (ONG), les négociations en cours avec les représentants européens manquent également de transparence. “Aucun représentant des ONG n'a jusqu'à présent pris part à ces pourparlers”, ajoute Ngwasi Mayele, membre d'Action chrétienne à Kinshasa. “Ces accords ne bénéficieront qu'aux responsables en place et non au pays”. Actuellement, près de 60 pour cent des marchandises importées en Afrique centrale proviennent d'Europe. Les ONG craignent que l'objectif premier des APE ne vise en réalité à augmenter le flux de marchandises européennes vers l'Afrique centrale. Pour la Plate-forme sous-régionale des organisations paysannes d'Afrique centrale (PROPAC), le flux de marchandises bon marché en provenance d'Europe risque de détériorer davantage les conditions de vie des agriculteurs locaux, qui peinent déjà s'en sortir avec leurs faibles revenus. A Bruxelles, le commissaire européen en charge du commerce, Peter Mandelson, est cependant convaincu que les APE permettront de lutter contre la pauvreté et de favoriser le développement économique de la région. “Nous croyons fermement que les APE sont de véritables outils de développement”, a expliqué à IPS le porte-parole du commissaire, Peter Power. “Nous mettons le commerce au service du développement. Notre espoir pour toutes les régions impliquées dans le processus de négociation est de faire en sorte qu'elles soient moins dépendantes. Jusqu'à présent, les arrangements commerciaux n'ont pas apporté à ces pays le succès économique espéré. Nous avions besoin d'une nouvelle approche, compatible avec les règles de l'OMC”, a-t-il indiqué. Pour de nombreux militants de la lutte contre la pauvreté, ces négociations ont toutefois un goût amer. “Notre marché est depuis longtemps déjà ouvert aux produits et au dumping européens, mais cela ne nous a pas permis de sortir de la pauvreté”, déclare Christine Andela, membre de la Coalition des organisations africaines pour la sécurité alimentaire et le développement durable (COASAD) à Yaoundé, au Cameroun. “Les APE ne feront qu'accentuer la pauvreté et c'est abominable”, ajoute-t-elle.

