DEVELOPPEMENT: 67 milliards de dollars en moins pour les pays pauvres

BRUXELLES, 16 mai (IPS) – Les pays pauvres risquent de recevoir 50 milliards d'euros (67 milliards de dollars) en moins de ce qui leur a été promis par l'Union européenne (UE) d’ici à 2010, à moins que les Etats membres n’améliorent la qualité de leur aide au développement, avertissent des organisations non gouvernementales (ONG).

Les ministres européens chargés de l'aide au développement, qui devaient évaluer les progrès accomplis dans la réalisation des promesses, à une réunion mardi à Bruxelles, étaient plutôt confiants : leur engagement en vue d'accroître l'aide est en train d’être respecté, ont-ils indiqué. Par contre, les ONG soutiennent que les augmentations réelles de l’aide, qui marquent la différence, ont un impact peu significatif sur le terrain. Dans une nouvelle étude, la Confédération européenne des organisations d'aide et de développement (CONCORD) estime que près de 30 pour cent du montant de l'aide de 45,7 milliards d'euros (64 milliards de dollars), accordée par l’UE l'année dernière, n'était pas une aide réelle. Environ 13,5 milliards d’euros (18 milliards de dollars) représentaient des montants de remises de dette ou des aides aux réfugiés ou aux étudiants étrangers installés en Europe. Si cette tendance perdure, les pays pauvres risquent de recevoir 67 milliards de dollars de moins que ce qui leur a été promis d’ici à 2010, estime le rapport de CONCORD. En outre, les objectifs européens en matière d'aide sont davantage axés sur les intérêts commerciaux que l'UE pourra tirer et non à la réduction de la pauvreté, leur but initial, note CONCORD.

Des quinze pays qui formaient l'Union européenne avant son élargissement vers l'est en 2004, seules l'Irlande et la Grande-Bretagne ont cessé de lier leur aide au développement à l'achat de produits ou services en provenance des pays donateurs. Or, en 2001, la plupart des Etats membres s'étaient mis d'accord pour cesser de lier leur aide publique à des intérêts domestiques et commerciaux, rappelle CONCORD. Entre 2000 et 2004, sept des quinze Etats membres ont encore “lié” environ un cinquième de leur budget d'aide au développement. En Grèce, près de la moitié de l'aide publique était encore soumise à cette pratique, tandis que l'Espagne, l'Allemagne et l'Autriche liaient encore environ un tiers de leur budget à des intérêts commerciaux, souligne l'organisation. Justin Kilcullen, qui préside l'Agence catholique irlandaise d'aide au développement ainsi que la CONCORD, estime par exemple que près de sept milliards d'euros (9 milliards de dollars) de l’aide de l’UE ont été consacrés l'an dernier à l'assistance technique. Une assistance technique dont la majeure partie n'a jamais été demandée par les pays en développement, affirme-t-il.

“Au Cambodge, 740 conseillers techniques internationaux ont été payés beaucoup plus que le salaire moyen des 160.000 fonctionnaires”, souligne-t-il. “Nous sommes donc face à une situation choquante, où une élite en matière d'aide débarque dans un pays en développement, vit dans l'opulence et le luxe avec des salaires exorbitants”. Pour Lucy Hayes, membre du Réseau européen sur la dette et le développement (EURODAD), l'Union européenne consacre une trop grande partie de son aide aux opérations d'allègement de la dette des pays pauvres. D'après le dernier rapport sur l'aide publique européenne, près de 11 milliards d’euros (15 milliards de dollars) ont été consacrés l'an dernier à ces opérations, principalement en faveur de l'Irak et du Nigeria. Son organisation estime que les montants des remises de dettes ne devraient pas être inclus dans les sommes consacrées à l'aide publique au développement. “Il est scandaleux que des pays pauvres reçoivent moins d'argent à causes des opérations de remise de dettes qui résultent de prêts inconsidérés accordés par les pays riches”, déclare-t-elle. Elle constate également en ce qui concerne le Nigeria, que la plupart des opérations de remise de dette étaient en réalité des dettes de crédits à l'exportation contractés pour financer des projets destinés à promouvoir le commerce occidental. Inclure ces montants dans l'aide publique au développement est en quelque sorte un procédé comptable truqué, selon elle. “Il ne s'agit pas d'argent ayant parcouru 5.000 kilomètres d'Europe jusqu'en Afrique, mais de montants provenant d'environ 500 mètres, c'est-à-dire du ministère des Affaires étrangères ou de l'Aide au développement et qui vont vers le ministère des Finances”, explique Hayes.

Selon les règles de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les montants des remises de dettes peuvent être inclus dans les sommes consacrées à l'aide publique au développement. “Mais ces règles doivent être modifiées. Les montants destinés aux allègements de dettes, aux étudiants ou aux réfugiés ne devraient plus être pris en compte, mais il n'y a aucune volonté politique en ce sens”, déplore Hayes. Bien que son organisation reconnaisse que l'aide aux réfugiés est indispensable et vitale en termes de protection et défense des droits humains, elle estime qu'elle ne peut être considérée comme une aide publique au développement des pays pauvres. “Financer la venue d'étudiants étrangers en Europe bénéficie davantage à l'économie européenne qu'à celle des pays pauvres”, affirme Hayes. “Elle contribue à la fuite des cerveaux et à l'absence de main-d'œuvre qualifiée dans les pays les moins développés”. En 2005, les chefs d'Etat et de gouvernement ont convenu d'augmenter d’ici à 2010 de 20 milliards d'euros (25 milliards de dollars) l'aide publique européenne actuellement accordée par l'ensemble des Etats membres, et de consacrer près de la moitié de cette aide à l'Afrique. Selon CONCORD, l'UE a consacré en 2004 près de 41 pour cent de son aide au développement au continent africain — sans les opérations d'allègement de la dette –, mais cette proportion est tombée à 37 pour cent en 2005, estime l'organisation. “En raison des liens historiques qui lient l'Afrique et le continent européen, il faut des engagements fermes du côté européen en faveur de la croissance et du développement de l'Afrique”, estime Hussaini Abdu de l'ONG 'ActionAid' au Nigeria. “Nous ne nous berçons pas d'illusions en espérant que l'aide sera exclusivement destinée au développement, mais le fossé entre l'Afrique et le reste du monde est immense à ce niveau”, ajoute-t-il. Citant l'exemple du Liberia, il explique par exemple que la principale préoccupation des ONG est de fournir un avenir et une éducation décente aux enfants soldats. “Or, nous constatons qu'environ 47 pour cent de l'aide au développement destinée au Liberia retourne vers les pays industrialisés car elle est utilisée pour financer des compagnies européennes provenant d'Europe”, indique-t-il.