GENEVE, 14 mars (IPS) – La Commission d'évaluation pour le Darfour (ouest du Soudan), créée par le Conseil des droits de l'Homme des Nations Unies, doit officiellement présenter son rapport à Genève vendredi. Mais pour les autorités soudanaises, ce document ne vaut rien.
Que vaut le rapport d'une mission sur le Darfour qui n'a pas mis les pieds dans la région concernée? Cette question hante toute cette semaine les travaux du Conseil des droits de l'Homme, réuni pour sa quatrième session à Genève. Pour le ministre soudanais de la Justice, Mohamed Ali Elmardi, qui s'est exprimé mardi à la tribune du conseil, la réponse est claire : rien. Elmardi estime que cette mission de haut niveau a accumulé des travers, que sa composition a été biaisée et qu'elle a outrepassé son mandat. En outre, elle n'est plus représentative puisque deux de ses membres l'ont quittée en cours de route.
La décision d'envoyer une mission d'enquête au Darfour avait été prise à l'unanimité lors de la session spéciale du Conseil des droits de l'Homme, en décembre 2006. Dévoilée fin janvier 2007, sa composition avait été immédiatement contestée par le Soudan, qui ne voulait pas y voir figurer Bertrand Ramcharan, ancien Haut commissaire aux droits de l'Homme par intérim. Khartoum accusait Ramcharan de partialité car il avait qualifié la situation au Darfour de “génocide”, et lui avait dès lors refusé un visa. Mardi, Elmardi a indiqué que la responsable de la mission, l'Américaine Jody Williams, avait également exprimé des vues hostiles vis-à-vis du Soudan.
Néanmoins, la mission a refusé de se plier aux desiderata de Khartoum et n'a pas obtenu le droit de se rendre au Darfour. Williams a alors décidé d'aller recueillir des témoignages au Tchad, mais les deux ambassadeurs, qui faisaient partie du groupe, ne l'ont pas suivie et sont rentrés à Genève. Le rapport de la mission a été rendu public lundi. Il doit officiellement être présenté devant le conseil ce vendredi. Ses conclusions sont accablantes pour le gouvernement soudanais, accusé d'avoir orchestré et participé à des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité au Darfour.
L'intervention du ministre soudanais de la Justice à la tribune du conseil visait à vider le texte de sa crédibilité. Il a notamment déclaré que jamais un rapport sur un pays n'avait été établi en dehors du lieu incriminé et que “ce fait à lui seul révélait le double standard pratiqué par cette mission”. “De plus, les témoignages ont été recueillis au Tchad, un pays hostile au Soudan”, et seulement par une partie de la mission, a ajouté Elmardi. La délégation du Soudan s'est donc vivement opposée à ce que ce document soit pris en considération par le conseil, car cela constituerait “un précédent dangereux”, a-t-il affirmé. Lors de son intervention, le ministre soudanais de la Justice a en outre livré une vision très optimiste de la situation sur le terrain, une vision contredite par les organisations internationales qui travaillent dans la région.
L'Union européenne a déjà annoncé une résolution condamnant le manque de collaboration de la part des autorités soudanaises. Quant au groupe africain, il semble divisé sur la position à adopter. L'Algérie, quittant sa casquette de chef du groupe africain, a proposé, au nom du groupe arabe, un nouveau projet de résolution, soutenu par l'Organisation de la conférence islamique (OCI). Ce texte, diffusé mardi, prend notamment acte du fait que la mission “a été incapable de remplir son mandat” et propose l'envoi au Darfour d'une délégation choisie par les cinq groupes régionaux du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, et non des experts nommés. Plusieurs sources diplomatiques européennes et latino-américaines ont déjà fait savoir que cette proposition n'entrerait pas en ligne de compte. *(Michel Bührer et Juan Gasparini sont journalistes à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).

