SANTE-MOZAMBIQUE: Les pratiques des guérisseurs sous l'éclairage du VIH

MAPUTO, 28 déc (IPS) – Un groupe hétéroclite d'environ 20 hommes et femmes se regardaient avec hésitation comme ils se rencontraient pour la première fois en vue de discuter de la manière dont ils pouvaient combattre conjointement le VIH/SIDA.

D'un côté de la table, se trouvaient des médecins, des infirmiers et des conseillers, qui venaient juste de terminer un après-midi surchargé en discutant du traitement des personnes vivant avec le VIH. De l'autre côté, étaient assis des guérisseurs traditionnels, ou “cureindeiros” comme on les appelle ici, qui avaient été emmenés en autobus par la Croix-Rouge du Mozambique, certains des zones rurales.

La nécessité de ces discussions est devenue pressante dans un pays où certaines pratiques traditionnelles sapent non seulement l'égalité des femmes, mais constituent également la cause de l'infection de VIH parmi les femmes. Toutefois, l'atmosphère était tendue dans le ‘May 1st Health Clinic’ (le Centre de santé du 1er mai) situé dans l'un des bidonvilles bruyants au cœur de la capitale mozambicaine, Maputo.

Au début, personne ne voulait lancer le débat, malgré les efforts d'Amelia Macaringue, la facilitatrice dynamique de la Croix-Rouge mozambicaine. Elle a demandé : "Comment pouvez-vous travailler ensemble pour empêcher la propagation du VIH? Pensez-vous que vous puissiez élaborer un plan d'action? "Selon vous, quelles sont les difficultés que vous rencontrerez en travaillant ensemble et comment peuvent-elles être surmontées?" Les questions relatives aux difficultés ont provoqué une réaction. Aurelio Morasse, un guérisseur traditionnel, a répondu : "Je suis également instruit. J'étais un enseignant auparavant, donc je sais de quoi je parle. Il y a des maladies que seul un guérisseur traditionnel peut guérir, mais vous (les médecins) ne nous les envoyez pas.

"Nous savons comment guérir les gens des esprits mauvais, par exemple, et de certaines maladies infectieuses. Qui sait, nous pourrions finir par trouver le remède pour le SIDA".

De l'autre côté de la table, Madelena Anapenje, un médecin, a répliqué : "Mais vous êtes en train de propager le VIH en utilisant les mêmes rasoirs pour différentes personnes. Et comment pouvons-nous vous envoyer des gens lorsque nous ne comprenons pas ce que vous faites, parce que vous gardez secrètes vos pratiques?" Ce face à face historique plus tôt ce mois a fait suite à des années de travail que la Croix-Rouge mozambicaine a fait séparément avec des guérisseurs traditionnels sur la prévention du VIH, en organisant des ateliers sur des pratiques plus sûres.

Toutefois, malgré ces efforts et d'autres sur la prévention, le Mozambique n'a toujours pas réussi à juguler la hausse du VIH/SIDA. Environ 600 personnes sont infectées chaque jour, la plupart d'entre elles ayant moins de 24 ans. Le taux de prévalence parmi la population âgée de 15 à 59 ans est de 16,2 pour cent, l'un des plus élevés au monde. Cela est en train d'avoir des effets dévastateurs auxquels le Mozambique, en tant que pays pauvre, ne peut pas faire face. Le réseau des services de santé du Mozambique est l'un des plus faibles dans la région avec environ la moitié de la population n'y ayant nullement accès. Les 600 médecins du pays sont concentrés à Maputo.

Macaringue estime que parce que tant de gens se tournent vers des guérisseurs traditionnels pour des soins de santé, ils pourraient faire beaucoup avancer les choses, en particulier si on leur donne plus de possibilités de travailler avec des médecins de style occidental.

"Les guérisseurs traditionnels ont énormément d'influence dans les communautés. Ils sont les dispensateurs de soins de santé les plus populaires pour nombre de gens, aussi bien dans les zones rurales que dans les villes. Les gens ne devraient pas se focaliser seulement sur leurs pratiques négatives", a-t-elle affirmé.

Toutefois, elle a reconnu que certaines de leurs pratiques continuent de propager le VIH/SIDA. L'une d'entre elles est le "rite de purification" que les guérisseurs traditionnels recommandent après un décès dans une famille. Ceci implique qu'un homme de la famille ait des rapports sexuels non protégés avec une femme de la famille.

Dans certains villages, les guérisseurs leur ont dit que si cela n'est pas fait ou si un condom est utilisé, le reste des membres de la famille mourra.

Julia Mondlane*, âgée de 31 ans, qui vit dans un village rural du district de Chokwe dans la province australe de Gaza, a déclaré à IPS qu'elle avait refusé de s'adonner à des rites de purification après le décès de son mari. Depuis lors, elle a subi d'énormes pressions de sa famille.

"Lorsque mon mari est décédé, son frère aîné a dit qu'il ferait une cérémonie de purification avec moi et serait ainsi responsable pour mes enfants et moi", a dit Mondlane.

"Mais il est beaucoup plus âgé que mon mari et je le vois plus comme un père, alors j'ai refusé. Depuis lors, mes enfants ont été frappés d'ostracisme par la famille de mon mari". Ses enfants ont entre sept et 12 ans.

Son feu mari, un ancien mineur en Afrique du Sud, est décédé après une maladie qui était probablement liée au SIDA. Même si elle avait l'air en bonne santé, Mondlane pourrait être également infectée. Ceci n'a pas empêché son beau-frère de vouloir avoir des rapports sexuels avec elle "au nom de la tradition".

Selon Macaringue, il y a eu des changements graduels à ces pratiques, et davantage de guérisseurs traditionnels sont en train d'adopter et de recommander des pratiques plus sûres.

Par exemple, Alice Chauque, une guérisseuse traditionnelle, a dit à IPS qu'elle consulte environ 50 patients par mois dans la ville rurale ferroviaire de Moamba, à quelque 45 kilomètres de la frontière sud-africaine. Plusieurs d'entre eux souffrent de maladies liées au VIH.

"J'ai changé mes méthodes après avoir participé à la formation donnée par la Croix-Rouge. Nous pensions que le SIDA était causé par l'ensorcellement de quelqu'un par quelqu'un d'autre. Maintenant, je sais comment cela est transmis.

"Si je dois vacciner (inciser) mes patients pour les débarrasser d'un mauvais esprit, je leur demande d'apporter leurs propres lames de rasoir. J'utilise des gants parce que certains de mes malades saignent beaucoup lorsque je les incise".

Elle croît que la prise de tisanes plutôt que des rapports sexuels non protégés pourrait être également une cérémonie de purification efficace. "Je sais également que lorsque je ne peux pas traiter quelqu'un, je devrais le référer à l'hôpital. Je sais quand l'un de mes malades devrait aller à l'hôpital pour commencer un traitement avec des médicaments anti-rétroviraux. Je pense que nous pouvons bien travailler avec des médecins à l'hôpital".

Pour Macaringue, même s'il a été relativement facile de travailler avec les guérisseurs traditionnels séparément, il a été difficile de réunir les médecins et les guérisseurs ensemble. "La rencontre a été un succès parce qu'ils ont commencé par un dialogue direct".

Le prochain défi est d'arranger des rencontres de suivi. Les guérisseurs et les médecins ont admis que ceci était le départ de rencontres mensuelles conjointes, mais aucune date n'a été fixée pour la prochaine réunion.