COTE D'IVOIRE: L'autonomie financière, une réponse au développement de la femme rurale

ABIDJAN, 28 déc (IPS) – Dès le lever du jour, Thérèse Allangba bat le rappel des membres de la Coopérative des femmes exploitantes agricoles de la Marahoué de Bouaflé (COOFEEAMA), dans le centre-ouest de la Côte d'Ivoire.

Par petits groupes de cinq, ces femmes travaillent à la chaîne pour le ravitaillement des principaux marchés ivoiriens en denrées alimentaires.

“Je demande à celles qui sont chargées de convoyer l'attiéké (un repas local à base de farine de manioc) de se presser. Quant aux légumes et autres fruits, j'appelle les responsables des convois à l'enregistrement des produits qui vont sortir”, lance Allangba qui coordonne les activités de la coopérative, donnant quotidiennement des directives à ses camarades.

“Nous sommes en retard. Depuis cinq heures du matin, trois camions de produits viviers devaient être acheminés vers Abidjan et nous sommes encore là à traîner les pas”, dit-elle pour fustiger la lenteur du travail.

Principale organisation féminine de la région de Bouaflé, à environ 200 kilomètres au nord d'Abidjan, la capitale écomique ivoirienne, la COOFEEAMA compte plus d'un millier de femmes, dont la grande majorité sont des rurales. En 2005, elle a réalisé un bénéfice net de près de 30.000 dollars. “Nous attendons, à la fin de cet exercice de 2006, environ 50.000 dollars”, indique Allangba à IPS.

Selon elle, ces résultats sont le fruit de l'auto-encadrement mené par les femmes lettrées auprès de leurs sœurs du monde rural. “Lorsque nous avons initié le projet, beaucoup de femmes étaient réticentes. Mais, nous leur avons fait savoir qu'avec la coopérative, non seulement elles pouvaient maximiser leurs revenus, mais être aussi financièrement autonomes”, soutient-elle.

Elle regrette les difficultés à bénéficier d'un appui financier. “Même quand nous avons gain de cause, il n'y a plus de suivi. Plus grave, nous accorder le minimum de crédit, relève du cauchemar”. Selon Allangba, la femme qui se présente dans une banque sans une garantie ni un aval, n'obtient jamais gain de cause parce qu'elle ne sait pas toujours lire et écrire. Elle rapporte que les prêts demandés ne varient qu'entre 100 et 300 dollars, soit pour l'entretien d'un maraîcher, soit pour l'achat d'engrais.

“Au cours de ma première expérience dans une coopérative, nous avons demandé à une banque de la place une aide pour l'achat d'une broyeuse de manioc. Non seulement, elle nous a exigé une caution financière, mais elle encore demandé les relevés bancaires de nos époux, parce que nous n'offrions aucune garantie”, raconte à IPS, Estelle Tra Lou, productrice de banane plantain et membre de la COOFEEAMA.

Tra Lou affirme qu'elle est seule à assurer la survie de sa famille. “Seule, je ne gagnais rien; juste trois dollars par jour. Ce qui était insuffisant pour assurer la scolarisation de mes quatre enfants”, se réjouissant qu'elle gagne environ 800 dollars par an dans la coopérative. “Il faut savoir que quelque part, nous participons au développement de la nation. Par jour, ce sont près de 10 tonnes de denrées alimentaires que nous produisons pour nourrir une partie du pays, alors il faut qu'on nous aide aussi”, explique Allangba.

Le ministère ivoirien de la Famille et de l'Enfant indique que les femmes rurales jouent un rôle clé dans la sécurité alimentaire en Côte d'Ivoire. “Elles constituent 25 pour cent de la population ivoirienne et elles réalisent près de 30 pour cent de la production vivrière du pays”. “Malheureusement, cette participation de la femme rurale au développement n'est pas perçue à cause de son caractère informel”, constate amèrement Euphrasie Yao, directrice de la promotion de genre et de l'égalité au ministère de la Famille et de l'Enfant. “Pire, elles ne bénéficient d'aucune assistance technique, ce qui les oblige à rester encore attachées à la poche de leurs hommes”, dénonce-t-elle. “Si nous avions des personnes comme Muhammad Yunus (Prix Nobel de la paix 2006), nul doute que la tâche serait un tout petit peu allégée”, estime Allangba. “Yunus a été présenté et vu sur toutes les chaînes de télévision du monde pour son œuvre. Nous attendons que cela soit un exemple ici”. Surnommé le banquier des pauvres, Yunus est un économiste bangladais qui a reçu cette année le Prix Nobel de la paix pour avoir aidé des millions de personnes, et des femmes en majorité, à sortir de la pauvreté grâce aux micro-crédits qu'il leur accordait depuis des années.

Selon le ministère de l'Economie et des Finances, la Côte d'Ivoire comptait, en 1995, seulement deux institutions de micro-finances. En 2004, elles sont passées au nombre de 70 et s'appuient sur les ressources de 116 caisses d'épargne qui collectent environ 80 millions de dollars pour 500.000 bénéficiaires.

“Nous ne disons pas que ces établissements n'existent pas, mais elles ne jouent pas le rôle que nous attendons d'elles, surtout vis-à-vis des femmes”, réagit Tra Lou de la COOFEEAMA. Les responsables rejettent cette affirmation. “Nous n'y croyons pas. Dans nos registres, il y a de nombreuses associations féminines qui ont bénéficié de notre aide”, réplique Marcel Aka, gestionnaire d'une structure de micro-crédits. “Les procédures d'obtention des crédits ont même été assouplies. Tant que nous sommes sûrs d'être remboursés, nous accordons toujours le crédit”, dit-il à IPS.

Avocate et présidente de la 'Plate-forme des femmes pour gagner', une organisation non gouvernementale basée à Abidjan, Christiane Bitty Kouyaté estime que l'autonomie financière reste une solution au développement de la femme rurale. “Nous appelons le gouvernement et les partenaires au développement à axer leurs actions sur l'octroi de moyens de production à ces femmes, mais aussi de micro-crédits pour la réalisation de projets en assouplissant encore un plus les procédures. Ne pas exiger trop de dossiers administratifs, serait un bon pas”, suggère-t-elle.

La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du territoire depuis le 19 septembre 2002. Les rebelles estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Mais peu avant la crise, en janvier 2002, une première banque des femmes, avec 20.000 adhérentes, avait été créée à Abidjan. Mais l'éclatement de la guerre n'a pas permis la mise en place progressive de ses succursales dans les différentes régions du pays pour mieux aider les femmes rurales. Néanmoins, cette banque des femmes existe toujours à Abidjan et fait partie des 70 micro-finances du pays. Selon ses responsables, elle a accordé, en quatre ans, environ 200.000 dollars à quelque 2.800 femmes.